Le Beau Rêve, Paul Morin
Poèmes

Le Beau Rêve

par Paul Morin

Ce soir, mon âme était plus lourde qu'une pierre, (je déteste la ville où le sort m'a conduit), et quoiqu'il ne fît pas encor tout à fait nuit, la tête dans
les mains, je fermai mes paupières...

Ah, que j'avais souffert de cette journée grise, de la chambre d'hôtel et de ses murs terreux ! Que j'étais malheureux ! J'avais tenté de tout, d'écrire à des
amis, de prier à l'église,

de lire des poèmes d'azur et de soleil, de me persuader de la fuite des jours... Ce n'était qu'ajouter à un fardeau trop lourd. Je crois que je pleurais dans un
demi-sommeil.

Et, peu à peu, étrangement hallucinée, ma pensée s'envola vers la chère maison, de si miraculeuse et puissante façon, que je crus ne l'avoir jamais abandonnée
;

j'étais chez moi, dans la chaude, la verte chambre où, amoureusement, minutieusement, je m'entoure de soieries, de lampes d'Orient, d'anciens livres dorés, odorants comme
l'ambre...

Je n'aurais qu'à ouvrir les yeux et je verrais, dans leurs cadres laqués, cendrés vieillots, ternis, la Sibylle, la Fée, la Vierge de Lui ni. et la Sainte de Léonard au
sourire discret ;

je verrais mes trois fenêtres aux carreaux verts, tamisant la lumière moirée, marine, blonde comme au glauque royaume de Voglinde, de Vellgunde..., et des cloches
légères s'égrèneraient dans l'air.

Tout le reste, perdu dans la nuit équivoque d'un cerveau fatigué, les soirs de solitude, le spectacle affolant d'inouïes platitudes, les compagnons aigris, niais, pédants,
baroques,

tout le reste, fantoches, fossiles hantés de lucre, d'égoïsme, d'envie, n'était qu'un cauchemar ! C'est fini, bien fini. Tu rêvas, tel Omar. Sens plutôt ce parfum
de fruits mûrs et de sucre,

montant (tiens ! on oublia de fermer les portes...) de la cuisine, temple de ta gourmande enfance. Et ces étranges dissonances ? Sur quel clavecin grêle tapotent des mains mortes
?

C'est la bonne qui époussette le piano. O Nirvana délicieux ! Je me rassure. L'encens vertigineux que font les confitures, et ces notes menues d'hystérique moineau

m'auraient fait, autrefois, pousser les hauts cris ; mais, après ce mauvais rêve où j'ai cru, bonnement, mourir d'effroi, de lassitude, d'écœurement, loin de tous ceux
que j'aime, de tout ce que j'aimais,

savourons cette pseudo-délectation ; après ce mauvais rêve, laissez-moi, sensations futiles et sans art d'un bourgeois crépuscule, goûter vos petits chocs touchants et
ridicules.

Stratagème innocent et puéril manège, livrons-nous, ô mes nerfs, à des lévitations. Fantasque et tutélaire imagination, vous m'avez transporté au clair
pays des neiges...

Je ne suis pas ici, dans ce collège froid, l'esclave salarié de petites donzelles. Ma sèche conférence sur Théodore Jouffroy devient un beau poème où
palpitent des ailes,

et ces pas que j'entends sont les pas de Maman... Je suis dans le petit et le tendre univers des choses et des gens aux âmes familières, — chez nous... J'ouvris les yeux

— Ah, quel déchirement !



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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