L'Aimable Discoureur, Jacques Delille
Poèmes

L'Aimable Discoureur

par Jacques Delille

Jadis quand je traçai les lois du paysage,
De notre aimable fablier
Empruntant le simple langage.
Je redisais au jardinier : «Laissez là votre serpe, instrument de dommage. »
Je demandais qu'au sortir du berceau.
Chaque plante, chaque arbrisseau,
Pût à son gré déployer son feuillage ;
Que, bravant le croissant, l'échelle et le treillage,
Chaque branche, en dépit des vieux décorateurs,

Et des ciseaux mutilateurs,
Pût rendre un libre essor à son luxe sauvage.
Suivre sa fantaisie, et dépasser ses sœurs ;

Qu'on affranchît les bois, la terre et l'onde...

Tel doit être un jardin, tel doit étte le monde.
Le libre épanchement de l'esprit et du cœur.
Voilà des entretiens la première douceur.
Ils ne connaissent point le pouvoir arbitraire.
Les conversations sont l'état populaire :

Nul n'y veut être dominé ;
On y déplaît, en cherchant trop à plaire ;
Et qui veut régner seul est bientôt détrôné.

Dans ses promenades royales,
Autrefois, nous dit-on, le superbe
Tarquin,
Des plantes de son parc tyran républicain.
Mutilait sans pitié les tiges inégales
Dont la tête orgueilleuse ombrageait leurs rivales,

Et nivelait les fleurs de son jardin.

Tel est l'orgueil : dans sa fierté chagrine

Il voit d'un œil jaloux tout ce qui le domine,

Et, détestant l'empire d'un rival,
Ne souffre point de maître, et craint même un égal.
L aimable discoureur jamais ne nous occupe

De ses talents, de son emploi ;

Il sait combien l'orgueil est dupe.

Quand il ramène tout à soi.
Ainsi qu'une eau douce, limpide et pure.
Dans le canal où son lit est ttacé,

Du terrain qu'elle a traversé
Ne prend l'odeur, le goût, ni la teinture ;
Poète, commerçant, orateur ou soldat,
En discourant il sait oublier son état :

À tous les arts il rend hommage.

Parle à chacun de son métier ;

A l'écrivain, de son ouvrage ;
Au peintre, de dessin ; de manœuvre au guerrier ;

Au savant, des siècles antiques ;
Au négociateur, d intérêts politiques ;
Au juge, de procès ; d'argent au financier.
Le chantre harmonieux, l'algébriste sauvage.
Le mondain enjoué, l'austère magistrat.
Surpris, dans ses discours, d'entendre leur langage,

Partent contents de leur état.
Et se flattent de son suffrage.
Ainsi tous les esprits lui sont conciliés ;
Les amours-propres qu'il ménage
Autour du sien sont ralliés :
Soumis, sans être humiliés.
Tous, à l'envi, déposent à ses pieds
De leur respect l'hommage volontaire ;
La haine même est réduite à se taire,
Et de ses ennemis il fait des alliés.
Son érudition ne bat point nos oreilles
Des auteurs anciens et nouveaux ;
Il ne se venge point sur nous de ses travaux,
Ne nous punit point de ses veilles :
Comme un parfum délicieux.
Dont la mollesse orientale
Remplit un flacon précieux,
En légères vapeurs sa science s'exhale.
Se laisse deviner, et jamais ne s'étale
Dans des discours ambitieux.
C'est ce ruisseau, dont les ondes captives
Caressent mollement leurs rives :
Sans effort, sans bruit, sans fracas,
Son savoir se répand, et ne déborde pas.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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