C'est Là, Jean Tardieu
Poèmes

C'est Là

par Jean Tardieu

Sur l'eau pas encore séparée de la nuit

d'abord se forma peu à peu

le rassemblement des rumeurs qui

au fur et à mesure de l'insertion de l'aube

entre les éléments s'animèrent

en un profond et large buisson de

clartés frissonnantes

et si

dans un sens ou dans 1 autre

longtemps hésita le passage

de l'ouïe au regard

ce n'est pas

que l'on eût la peur ni la souffrance

d'un subit éblouissement

ni le désir de mieux entendre ni

le besoin de fermer les paupières

pour mieux posséder en soi-même

les multiples reflets du dehors mais bien

pour assouvir dans la lumière

la souveraine joie

de créer l'être jamais vu

capable enfin

d'osciller entre deux mondes oui

je dis bien oui cet unique oui ce double

animal amphibie attiré

tout autant par le retour au flux natal

que par l'espoir de vaincre à la

surface de l'air frais

la pesanteur

fardeau insupportable (pourtant la seule preuve)

et quand

je vins plus près

déjà

la narine éveillée à l'embrun à la

senteur salubre du varech

c'est là

c'est bien là c'est alors

c'est là que le choc m'atteignit en plein ventre

d'une palpitation de bras et de seins

puis de cuisses de reins et de croupes

par les lueurs par l'ombre et par l'ambre

à la pleine faveur des volumes haussés puis offerts

quand tout à coup le rire

à nouveau (autant de criailleries

de mouettes s'envolant) parut désigner

l'oblique plan d'intersection

ombre vallon forêt

où puisse à l'infini d'une houle soulevée

de temps forts et temps faibles

cris de gorge et soupirs

se porter aux abords puis au fond

le désir assouvi renaissant

cependant qu'à la cime des chênes

à mille bras eux aussi condamnés

refluait la renaissante aurore

sans cesse dans la vague tour à tour

plongée et retirée

tordue et secouée

pour enfin renverser dans le songe et dans

la paix

autant de formes ici au

superbe tourment de survivre soumises

sans aucun effroi ni péché

ni regrets ni envie

pas plus que n'est menacé de je ne sais

quel immémorial tourment

le plaisir de l'or des rayons

glissés dans la

confidence heureuse des sous-bois

pas plus

que n'est caché à l'œil montant du

jour

l'amoncellement des oiseaux migrateurs

sur les terrasses des falaises ni

le hurrah

du triomphe dans le stade

bien au-dessus de

ce petit personnage seul en bas

qui s'évertue et atteint

la limite

à bout de souffle comme moi.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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