Poèmes

Argumentum E Silentio

par Paul Celan

Paul Celan

Analyse du Poème:

Ce poème est écrit et dédié par Paul Celan à René Char, ainsi que dit une correction apportée par Celan à la traduction du poème par Jean-Pierre Wilhelm, qui avait scrupuleusement écrit pour René Char. Au poète résistant dont il admire la force et la parole, et traduira, entre autres, les terribles Feuillets d’Hypnos, Celan demande ainsi déjà, sans qu’il le puisse encore deviner, un appui fraternel, comme il a fait peut-être discrètement, entre les mots, dès leur première rencontre à Paris, en juillet 1954 – année violente. Il lui demande de l’aide. Comme il le fera plus audacieusement une nuit, pour une autre affaire, réveillant Char, et lui demandant la rescousse de sa puissance physique pour dégager deux sbires en planque devant son logement…. Au nom d’une conviction des rapports profonds qui unissent la vérité de la vie et la force de la parole poétique vraie. C’est de cela qu’il parle au grand poète éclaboussé de lumière, c’est ce méridien qu’il fait passer dans son midi. Pour continuer l’entretien, par delà l’été, reprendre ses mots, ceux qu’il a dits, ceux qu’il a écrits.

Car Argumentum e silentio est un assemblage de mots trouvés dans les textes mêmes de Char. Paul Celan, chasseur-cueilleur herboriste les ramasse et renoue, comme on prend au mot, dans une singerie de droit romain, subvertit l’argumentaire qui fait injure à sa vie, à sa propre vérité, cherche dans ce geste la connivence, l’accord au nom des poèmes, la coopération avec le grand poète-résistant qu’il traduit, dont il va valider la vérité par sa propre parole, issue de la vérité de sa vie. La lecture, les mots-mêmes de Char traduits par Celan sont concernés et menacés par les soupçons affreux qu’on veut répandre sur son travail.



À René Char

Mise à la chaîne
entre l’Or et l’Oubli :
la Nuit.
Tous deux ont voulu la prendre,
tous deux elle laissa faire.
Mets là-bas,
mets toi aussi maintenant là ce qui
aux côtés des jours veut poindre :
la parole survolée d’étoiles,
l’inondée de mers.
À chacun la parole.
À chacun la parole qui lui a chanté
quand la meute lui est dans le dos
tombée dessus –
à chacun la parole qui lui a chanté
et s’est figée.
À elle, à la Nuit,
la parole survolée d’étoiles, inondée
de mers,
à elle la parole de silence
dont le sang ne s’est pas figé quand
la dent vénéneuse
a troué les syllabes.
À la nuit la parole de silence
Contre les autres, ceux qui bientôt,
qui racolés par les oreilles d’écorcheur
vont gravir aussi le temps et les temps,
elle témoigne au bout du compte,
au bout du compte quand seules encore sonnent les chaînes,
elle témoigne d’elle la nuit, qui gît là entre
l’Or et l’Oubli,
leur sœur à tous deux, de toujours –
Car où
poindrait, dis, le jour, sinon
chez elle qui dans le bassin fluvial
de sa larme
montre et remontre
aux soleils en plongée la semaille?



Poème publié et mis à jour le: 29 juin 2019

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