Xxxvii, Agrippa D'aubigné
Poèmes

Xxxvii

par Agrippa D'aubigné

Yeux enchanteurs, les pipeurs de ma veue,
Veue engeolleuze, haineuze de mes yeux,

Face riante à ma mort, à mon mieux,
Ceste beauté cache
Pâme incogneue.

Tu as surpris ma vie à
Pimpourveue,

Mais surpren moy, comme du haut des cieux
Diane fit qui surprit, otieux,
Endymion, couverte d'une nue.

Car je suis tien aussi bien comme luy,
Son heur me fuit, j'empoigne son ennuy,
A luy et moy ta puissance est commune.

Mais las ! je veille et il fust endormi,
Il fust aimé, et je ne suis qu'amy
Qui sans baiser me morfonds à la lune !

Au tribunal d'amour, apprès mon dernier jour,
Mon cœur sera porté, diffamé de bruslures,
Il sera exposé, on verra ses blesseures,
Pour cognoistre qui fit un si estrange tour.

A la face et aux yeux de la céleste cour

Où se preuvent les mains innocentes ou pures,
Il seignera sur toy, et compleignant d'injures,
Il demandera justice au juge aveugle
Amour.

Tu diras :
C'est
Venus qui l'a fait par ses ruses,
Ou bien
Amour, son filz.
En vain telles excuses !
N'accuse point
Venus de ses mortels brandons,

Car tu les as fournis de mesches et flammesches,

Et pour les coups de traict qu'on donne aux
Cupidons,
Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flesches.

Quiconque sur les os des tombeaux effroyables
Verra le triste amant, les restes misérables
D'un cœur séché d'amour et l'immobile corps
Qui par son âme morte est mis entre les morts,

Qu'il déplore le sort d'une âme à soi contraire,
Qui pour un autre corps à son corps adversaire
Me laisse exanimé sans vie et sans mourir,
Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.

Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,
Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,
Ou montrez-moi les os qu'elle suit adorant
De la morte amitié qui n'est morte en mourant.

Diane, où sont les traits de cette belle face ?
Pourquoi mon œil ne voit comme il voyait ta grâce,
Ou pourquoi l'œil de l'âme, et plus vif et plus fort,
Te voit et n'a voulu se mourir en ta mort ?

Elle n'est plus ici, ô mon âme aveuglée,
Le corps vola au ciel quand l'âme y est allée ;

Mon corps, mon sang, mes yeux verraient entre les morts,
Son corps, son sang, ses yeux, si c'était là son corps.

Si tu brûles à jamais d'une éternelle flamme
A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,
Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,
Compagnons amoureux des amoureux esprits.



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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