Ville D'eau, Jacques Prévert
Poèmes

Ville D'eau

par Jacques Prévert

Ils se promènent

Ils se rencontrent

Ils se saluent

Ils se font des politesses

Ils échangent des idées

Ils sont laids et abîmés

décorés et honorés

Il y a trop de mauvaise graisse

entre leurs os et leur peau

et l'on dirait que tous les animaux

qu'ils ont mangés

en se laissant manger

se sont vengés

Ils ont trop mangé d'animaux morts

Ils ont pendu par le cou des oiseaux morts et abîmés

Ils ont trop mangé d'oiseaux abîmés

ils ont beaucoup trop bu de vins beaucoup trop vieux

Ils sont trop vieux trop vieux et trop laids

et ils le savent bien

Ils ont mangé et bu la part des autres

et quand ils regardent les autres

ils voudraient bien

les voir crever comme des chiens pauvres

dans un coin

Ils ont le cheveu rare et la mauvaise humeur

Et une façon de regarder sans rien voir

une façon de faire semblant de regarder

semblant de voir

c'est à dégueuler

oui à dégueuler

là vraiment

sur-le-champ

Et quand ils boivent leur eau sale

dans des misérables petits gobelets

ils rient d'un atroce petit rire

ils plaisantent en grinçant des dents

et les misères les plus secrètes

de leurs tristes corps condamnés

font très précisément les frais

de leurs confidences obscènes

de leur épouvantable hilarité



Poème publié et mis à jour le: 31 juillet 2019

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