Poèmes

Terreur des Plaines

par Victor Hugo

Victor Hugo

Certes, c'est ténébreux ; et, devant deux provinces,
Devant deux gras pays, un tel réseau de princes
N'attache pas pour rien des mailles et des nœuds
Et des fils aux pitons des pics vertigineux ;
C'est dans un but qu'armés et tenant deux rivages,
D'affreux chefs, hérissés de couronnes sauvages,
Barrant l'isthme espagnol de l'une à l'autre mer,
Aux pointes des granits, dans le vent, dans l'éclair,
Sur la montagne d'ombre et d'aurore baignée,
Accrochent cette toile énorme d'araignée.

Comme en
Grèce jadis les chefs thessaliens,

Ils tiennent tout, la terre et l'homme, en leurs liens ;

Pas une triste ville au loin qui ne frissonne ;

Vaillante, on la saccage, et lâche, on la rançonne ;

Pour dernier moi le meurtre ; ils battent sans remord

Monnaie à l'effigie infâme de la mort ;

Ils chassent devant eux les blêmes populaces,

Ils sont les grands marcheurs de nuit, rasant les places,

Brisant les tours, du mal et du crime ouvriers,

Et de la chèvre humaine effrayants chevriers.

Etre le centre où vient le butin, où ruisselle

Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle ;

Se faire d'un pays une proie, arrachant

Les blés au canton riche et l'or au bourg marchand,
C'est beau ; voilà leur gloire.
Et c'est leur fait, en

[outre,
Quand de quelque chaumière on voit fumer la poutre,
Ou quand, vers l'aube, on trouve un pauvre homme

[dagué,
Nu, sanglant, dans le creux d'un bois, au bord d'un

[gué :
Le vol des routes suit le pillage des villes ;
Car la chose féroce amène aux choses viles.

L'été, la bande met à profit la douceur

De la saison, voyant dans l'aurore une sœur,

Prenant les plus longs jours pour sa sanglante escrime,

Et donnant à l'azur un rôle dans le crime ;

Juin radieux consent à la complicité ;

C'est l'instant d'appliquer l'échelle à la cité ;

C'est le moment de battre une muraille en brèche ;

L'air est tiède, la nuit vient tard, la terre est sèche,

La mousse pour dormir fait le roc moins rugueux ;

Comme le tas de fleurs cache le tas de gueux !

Le bruit des pas s'efface au bruit de la cascade ;

La feuille traître accueille et couvre l'embuscade,

L'églantier, pour le piège épaissi tout exprès,

Semble ami du sépulcre autant que le cyprès ;

Aussi, jusqu'à l'hiver, — quoique janvier lui-même

Parfois aux attentats prête sa clarté blême, —

Ce ne sont que combats, assauts et coups de main.

Dès que l'hiver décline, et quand le pont romain,
Le sentier, le ravin que les brises caressent,

Sous la neige qui fond vaguement reparaissent,
Quand la route est possible à des pas hasardeux,
Tous ces aventuriers s'assemblent chez l'un d'eux,
Noirs, terribles, autour d'un âtre où flambe un chêne.
Ils construisent leurs plans pour la saison prochaine ;
Ils conviennent d'aller à trois, à quatre, à dix,
Font quelques mouvements d'ours encore engourdis
Et préparent les vols, les meurtres, les descentes ;
Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes,
Joyeux, semant venir les souffles infinis,
Commencent à choisir les mousses pour leurs nids.

A quoi bon ta splendeur, ô sereine nature,

O printemps refaisant tous les ans l'ouverture

Du mystérieux temple où la lumière éclôt ?

A quoi bon le torrent, le lac, le vent, le flot ?

A quoi bon le soleil, et les doux mois propices

Semant à pleines mains les fleurs aux précipices,

Les sources et les prés et les oiseaux divins ?

A quoi bon la beauté charmante des ravins ?

La fierté du sapin, la grâce de l'érable,

Ciel juste ! à quoi bon ? l'homme étant un misérable,

Et mettant, lui qui rampe et qui dure si peu,

Le masque de l'enfer sur la face de
Dieu !

Hélas, hélas, ces monts font peur ! leurs fondrières
D'un bastion géant semblent les meurtrières ;
Du crime qui médite ils ont la ride au front.
Malheur au peuple, hélas, lorsque l'ombre du mont
Tombe sur les forêts, ombre de forteresse !


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