Poèmes

Sur L'Olympe

par Victor Hugo

Victor Hugo

Une montagne emplit tout l'horizon des hommes ;
L'Olympe.
Pas de ciel.
Telle est l'ombre où nous sommes.
L'orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs,
La guerre secouant des éclairs convulsifs,

La splendide
Vénus, nue, effrayante, obscure ',
Le meurtre appelé
Mars, le vol nommé
Mercure,
L'inceste souriant, ivre, au sinistre hymen,
Le parricide ayant le tonnerre à la main,
Pluton livide avec l'enfer pour auréole,

L'immense fou
Neptune en proie au vague
Eole,
L'orageux
Jupiter,
Diane à l'œil peu sûr,
Des fronts de météore entrevus dans l'azur,
Habitent ce sommet ; et tout ce que l'augure,
Le flaminel, imagine, invente, se figure,

Et vénère à
Corinthe, à
Syène, à
Paphos,

Tout le vrai des autels qui dans la tombe est faux,
L'oppression, la soif du sang, l'âpre carnage,
L'impudeur qui survit à la guerre et surnage,
L'extermination des enfants de
Japhet",
Toute la quantité de crime et de forfait

Que de noms révérés la religion ' nomme.
Et que peut dans la nuit d'un temple adorer l'homme,
Sur ce faîte fatal que l'aube éclaire en vain,
Rayonne, et tout le mal possible est là, divin.

Jadis la terre était heureuse ; elle était libre.

Et, donnant l'équité pour base à l'équilibre,

Elle avait ses grands fils, les géants ; ses petits,

Les hommes ; et tremblants, cachés, honteux, blottis

Dans les antres, n'osant nuire à la créature,
Les fléaux avaient peur de la sainte nature ;

L'étang était sans peste et la mer sans autans ;

Tout était beauté, fête, amour, blancheur, printemps ;

L'églogue souriait dans la forêt ; les tombes

S'entr'ouvraient pour laisser s'envoler des colombes ;
L'arbre était sous le vent comme un luth sous l'archet ;

L'ourse allaitait l'agneau que le lion léchait ;

L'homme avait tous les biens que la candeur procure ;

On ne connaissait pas
Plutus, ni ce
Mercure

Qui plus tard fit
Sidon et
Tharsis, et sculpta
Le caducée aux murs impurs de
Sarepta ;

On ignorait ces mots, corrompre, acheter, vendre.

On donnait.
Jours sacrés ! jours de
Rhée et d'Évandre' !

L'homme était fleur ; l'aurore était sur les berceaux.

Hélas ! au lait coulant dans les champs par ruisseaux «
A succédé le vin d'où sortent les orgies ;

Les hommes maintenant ont des tables rougies ;

Le lait les faisait bons et le vin les rend fous ;
Atrée est ivre auprès de
Thyeste ' en courroux ;
Les
Centaures, prenant les femmes sur leurs croupes,
Frappent l'homme, et l'horreur tragique est dans les coupes. beaux jours passés ! terre amante, ciel époux !
Oh ! que le tremblement des branches était doux !
Les cyclopes jouaient de la flûte dans l'ombre.

La terre est aujourd'hui comme un radeau qui sombre.

Les dieux, ces parvenus", régnent, et, seuls debout,
Composent leur grandeur de la chute de tout.
Leur banquet resplendit sur la terre et l'affame.
Ils dévorent l'amour, l'âme, la chair, la femme.
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l'immensité.

Ils sont hideux au fond de la sérénité.

Quels festins !
Comme ils sont contents !
Comme ils

[s'entourent
De vertiges, de feux, d'ombre !
Comme ils savourent
La gloire d'être grands, d'être dieux, d'être seuls !
Comme ils raillent les vieux géants dans leurs linceuls !

Toutes les vérités premières sont tuées.
Les heures, qui ne sont que des prostituées,
Viennent chanter chez eux, montrant de vils appas,
Leur offrant l'avenir sacré, qu'elles n'ont pas.

Hébé ' leur verse à boire et leur soif dit :
Encore !
Trois danseuses,
Thalie,
Aglaé,
Terpsychore,

Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux.

Qu'il est doux d'avoir fait le mal qui vous fait dieux !

Vaincre ! être situés aux lieux inabordables !

Torturer et jouir !
Ils vivent formidables
Dans l'éblouissement des
Grâces aux seins nus.

Ils sont les radieux, ils sont les inconnus.

Ils ont détruit
Craos,
Nephtis,
Antée,
Otase ;

Être horribles et beaux, c'est une double extase ;

Comme ils sont adorés !
Comme ils sont odieux !
Ils perdent la raison à force d'être dieux ;

Car la férocité, c'est la vraie allégresse,

Et
Bacchus fait traîner par des tigres l'ivresse.

Ils inspirent
Dodone, Éléphantine,
Endor.

Chacun d'eux à la main tient une coupe d'or
Pure à mouler dessus un sein de jeune fille.

Sur son trépied en
Crète, à
Cumes sous sa grille,

La sibylle leur livre à travers ses barreaux

Le secret de la foudre en ses vers fulguraux,

Car cette louve sait le fatal fond des choses ;

Toute la terre tremble à leurs métamorphoses ' ;
La forêt, où le jour pâle pénètre peu.
Quand elle voit un monstre a peur de voir un dieu.
Quelle joie ils se font avec l'univers triste !
Comme ils sont convaincus que rien hors d'eux n'existe !

Comme ils se sentent forts, immortels, éternels !
Quelle tranquillité d'être les criminels,
Les tyrans, les bourreaux, les dogmes, les idoles !
D'emplir d'ombre et d'horreur les pythonisses folles,
Les ménades d'amour, les sages de stupeur !

D'avoir partout pour soi l'autel noir de la peur !
D'avoir l'antre, l'écho, le lieu visionnaire,
Tous les fracas depuis l'Etna jusqu'au tonnerre,
Toutes les tours depuis
Pharos jusqu'à
Babel !
D'être, sous tous les noms possibles,
Dagon,
Bel,

Jovis,
Horus,
Moloch et
Teutatès, les maîtres !
D'avoir à soi la nuit, le vent, les bois, les prêtres !
De posséder le monde entier, Éphèse et
Tyr,
Thulé,
Thèbe, et les flots dont on ne peut sortir,
Et d'avoir, au delà des colonnes d'Hercule,

Toute l'obscurité qui menace et recule !
Quelle toute-puissance ! effarer le lion,

Dompter l'aigle, poser
Ossa sur
Pélion ',

Avoir, du cap d'Asie aux pics
Acrocéraunes,

Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes,

Avoir le sable et l'onde, et l'herbe et le granit,
Et la brume ignorée où le monde finit !
En bas, le tremblement des flèches dans les cibles,
Le passage orageux des meutes invisibles,
Le roulement des chars, le pas des légions,

Le bruit lugubre fait par les religions.

D'étranges voix sortant d'une sombre ouverture,
L'obscur rugissement de l'immense nature,
Réalisent, au pied de l'Olympe inclément,
On ne sait quel sinistre anéantissement ;

Et la terre, où la vie indistincte végète,
Sous ce groupe idéal et monstrueux qui jette
Les fléaux, à la fois moissonneur et semeur,
N'est rien qu'une nuée où flotte une rumeur.
Par moments le nuage autour du mont s'entr'ouvre ;

Alors on aperçoit sur ces êtres, que couvre
Un divin flamboiement brusquement éclairci.
Des rejaillissements de rayons, comme si
L'on avait écrasé sur eux de la lumière ;
Puis le hautain sommet rentre en son ombre altière

Et l'on ne voit plus rien que les sanglants autels ;
Seulement on entend rire" les immortels.

Et les hommes ?
Que font les hommes ?
Ils frissonnent.
Les clairons dans les camps et dans les temples sonnent,
L'encens et les bûchers fument, et le destin

Du fond de l'ombre immense écrase tout, lointain ;
Et les blêmes vivants passent, larves, pygmées ;
Ils regardent l'Olympe à travers les fumées,
Et se taisent, sachant que le sort est sur eux,
D'autant plus éblouis qu'ils sont plus ténébreux ;

Leur seule volonté c'est de ne pas comprendre ;
Ils acceptent tout, vie et tombeau, flamme et cendre,

Tout ce que font les rois, tout ce que les dieux font.
Tant le frémissement des âmes est profond !


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