Poèmes

Passage

par Jean-Paul Labaisse

tout
doux
suis
bien
bruit
loin
au
chaud

sommeil
vermeil
échos
des mots
caresses
des voix
paresse
en moi

brusquement
on me prend
on me tire
clarté blanche
je respire
on se penche
s’extasie
et je crie

je mange et bois
je dors et mange
je suis un roi
je suis un ange
qu’on lange et lave
qu’on gorge et gave
j’enfle grandis
bulbe radis

sur mes pieds menus
sur mes petons nus
je me dresse ho hisse
et je fais un pas
j’oscille je glisse
je ne tombe pas
je trotte et galope
on crie antilope

six ans déjà école
on m’apprend à compter
à lire à réciter
je joue et je bricole
j’écoute la chanson
du ciel du vent de l’eau
le soleil est si beau
si doux les oisillons

le collège le lycée
les leçons et les devoirs
les livres lus tard le soir
les classes sombres glacées
Cicéron Pline l’Ancien
mathématiques chimie
histoire géographie
mon cerveau qui fait le plein

et des livres toujours des livres
encore plus gros encore plus lourds
je dors je flâne tout le jour
la nuit je chante je suis ivre
à quoi cela sert tout de même
ces atomes ces électrons
ces quarks ces spins ces positrons
ces équations ces théorèmes

combien de nuits et de cafés noirs
pour recevoir ce papier fameux
ce diplôme inutile et pompeux
que j’ensevelis dans un tiroir
il y a ce job trouvé à grand peine
premier salaire première auto
et première fille qu’on emmène
voir Bruges Gand Anvers Waterloo

c’est un grand bureau une belle place
où je m’occupe un peu rêve longtemps
ce sont les jours qui passent et repassent
toujours les mêmes jamais différents
les week-ends les vacances les voyages
Ostende Etretat la pluie et la plage
je regarde se promener les filles
et leurs seins remuent et leurs cheveux brillent

j’ai déjà quarante ans quelques rides au front
une voiture chic un vaste appartement
des livres des compacts un chat sur le divan
mes neveux sont devenus grands les communions
un soir d’été je cours dans la forêt de Soignes
je trébuche et je tombe au fond d’un noir ravin
après c’est l’hôpital des souffrances sans fin
ce genou éclaté que l’on torture et soigne

et puis et puis elle change ma vie
la demoiselle fragile et jolie
la demoiselle aux petits yeux moqueurs
et son rire dans la clarté du jour
il fait si bon au soleil du bonheur
nous voyageons Amsterdam Luxembourg
Londres Languedoc Bretagne Turquie
Dubrovnik et la douce Croatie

le travail toujours l’ordinateur
les claviers tristes les terminaux
les écrans sans âme et sans chaleur
les programmes mornes les réseaux
les vacances en juin ou septembre
Alsace Provence Picardie
Les escapades en Normandie
Le vélo dans le bois de la Cambre

je compte les jours les semaines
les mois les étés les automnes
et toujours ce job monotone
et toujours ce temps qui se traîne
j’attends calmement ma retraite
et que tout ce cirque s’arrête
j’ai mal au jambes mal aux reins
je marche moins vite moins loin

j’ai éteint l’ordinateur
et nous visitons le monde
les jungles les dunes blondes
les souks les marchés les fleurs
les villes les temples d’or
Marrakech Sydney Angkor
mais la terre est si petite
je suis revenu bien vite

nous ne voyageons plus
j’ai la vue qui décline
au front des rides fines
je suis vieux sec chenu
je marche je m’arrête
je regarde très haut
voler les alouettes
Et frémir les bouleaux

il reste Mozart
la musique amie
lieds et symphonies
quelques œuvres d’art
des milliers de livres
des millions de vers
qui font le cœur ivre
et voguent dans l’air

à ma fenêtre
j’ai vu en somme
passer tant d’hommes
et j’ai vu naître
tous ces enfants
devenus grands
ces demoiselles
qui sont si belles

j’ai tant lu
tant écrit
peu compris
j’ai vécu
j’ai souffert
c’est l’hiver
mes amis
sont partis

la nuit
est là
je suis
si las
tout vu
tout lu
enfuie
ma vie

soir
cieux
noirs
Dieu ?
bois
froid
fin
rien

Jean-Paul Labaisse 2002 – 2009

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