Metz, Paul Verlaine
Poèmes

Metz

par Paul Verlaine

Paul Verlaine

Je déteste l'artisterie

Qui se moque de la
Patrie

Et du grand vieux nom de
Français

Et j'abomine l'Anarchie

Voulant, front vide et main rougie.

Tous peuples frères — et l'orgie !

Sans autre forme de procès.

Tous peuples frères !
Autant dire
Plus de
France, même martyre,

Plus de souvenirs, même amers !
Plus de la raison souveraine,
Plus de la foi sûre et sereine,
Plus d'Alsace et plus de
Lorraine...
Autant fouetter le flot des mers.

Autant dire au lion d'Afrique :
Rampe et sois souple sous la trique.
Autant dire à l'aigle des deux :
Fais ton aire dans le bocage
En attendant la bonne cage
Et l'esclavage et son bagage.
Autant braver l'ire des dieux !

Et quant à l'Art, c'est une offense
A lui faire dès à l'avance
Que de le soupçonner ingrat
Envers la terre maternelle.
Et sa mission éternelle
D'enlever au vent de son aile
Tout ennui qui nous encombrât

Il nous console et civilise,

Il s'ouvre grand comme une église

A tous les faits de la
Cité.

Sa voix haute et douce et terrible

Nous éveille du songe horrible.

Il passe les esprits au crible

Et c'est la vraie égalité.

Ô
Metz, mon berceau fatidique,
Metz, violée et plus pudique
Et plus pucelle que jamais ! Ô ville où riait mon enfance,
O citadelle sans défense
Qu'un chef que la honte devance,
O mère auguste que j'aimais.

Du moins quelles nobles batailles,
Quel sang pur pour les funérailles '
Non de ton honneur.
Dieu merci !
Mais de ta vieille indépendance.
Que de généreuse imprudence,
A ta

chute quel deuil intense,
Metz, dans ce pays transi !

Or donc, il serait des poètes
Méconnaissant ces sombres fêtes
Au point d'en rire et d'en railler !
Il serait des amis sincères
Du peuple accablé de misères
Qui devant ces ruines fières
Lui conseilleraient d'oublier!

Metz aux campagnes magnifiques,
Rivière aux ondes prolifiques.
Coteaux boisés, vignes de feu.
Cathédrale toute en volute.
Où le vent chante sur la flûte.
Et qui lui répond par la
Mute,
Cette grosse voix du bon
Dieu !

Metz, depuis l'instant exécrable
Où ce
Borusse misérable
Sur toi planta son drapeau noir
Et blanc et que sinistre ! telle
Une épouvantable hirondelle,
Du moins, ah ! tu restes fidèle
A notre amour, à notre espoir !

Patiente encor, bonne ville :
On pense à toi.
Reste tranquille.
On pense à toi, rien ne se perd
Ici des hauts pensers de gloire
Et des revanches de l'histoire
Et des sautes de la victoire.
Médite à l'ombre de
Fabert.

Patiente, ma belle ville :
Nous serons mille contre mille.
Non plus un contre cent, bientôt !
A l'ombre, où maint éclair se croise.
De
Ney, dès lors âpre et narquoise,
Forçant la porte
Serpenoise,
Nous ne dirons plus : ils sont trop !

Nous chasserons l'atroce engeance
Et ce sera notre vengeance
De voir jusqu'aux petits enfants
Dont ils voulaient — bêtise infâme ! —
Nous prendre la chair avec l'âme,
SoUrire alors que l'on acclame
Nos drapeaux enfin triomphants !

Ô temps prochains, ô jours que compte

Éperdument dans cette honte

Où se révoltent nos fiertés,

Heures que suppute le culte

Qu'on te voue, ô ma
Metz qu'insulte

Ce lourd soldat, pédant inculte.

Temps, jours, heures, sonnez, tintez !

Mute, joins à la générale
Ton tocsin, rumeur sépulcrale,
Prophétise à ces lourds bandits
Leur déroute absolue, entière

Bien au delà de la frontière.
Que suivra la volée altière
Des
Te
Deum enfin redits !



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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