Poèmes

Ma Femme Réclame un Poème Épique

par Rene Depestre

De la plus haute branche de ma femme il est temps à mon poème du matin de voler loin avec son appétit de ciel.

La vérité est bonne à dire en cet automne des années où l'arbre à mains frémit encore de l'oiseau qui grimpe au feuillage de son grand feu de vivre.

L'immense horizon resplendit à mes yeux la planète tourne autour du fleuve sidéral qui coule en larmes d'enfant sous mes fenêtres.

Le courant du passé inonde la forêt russe où tous nos rêves se noient dans un mètre d'eau seule la chlorophylle aux pas songeurs de femme monte en flèche avec les
fruits de ma patience.

On t'appelle
Femme,

mon copain au printemps

des concepts et des mots,

ton nom de baptême est
Ange-des-mers,

ton nom de bataille au lit

veut dire en chinois :

table-d'émeraude-qui-multiplie-la-braise

sous-la-neige-des-travaux-et-des-jours !

à mon tour de t'appeler
Phare-à-mains dans l'idiome de mes métaux précieux parce que tu sais faire un temps de femme dans mes principes comme dans mon sang tu sais guider ma soif encore plus vite que la
lumière dans l'espace

jusqu'à la zone bien irriguée de mon espoir.

Tu sais nourrir mes racines de poésie

et d'eau de pluie au pays de la vigne.

Tu sais guider mes vieux os

jusqu'à l'ivresse

du vivre heureux sur la
Terre !

tu ravives la révolte ouverte en mon corps

aux jours du ravalement à la bête :

tu guides mon dos de
Jacmel qui me fait si mal

mon sommeil à même le sol de
Sào
Paulo

mon œil gauche souffrant l'agonie à
Calcutta

mon cœur handicapé à vie à
Bamako

mes pieds en sang au temps lointain de la
Guinée

et mes cent ans de solitude à
Macondo.

Chaque jour à la même heure de l'aube

debout à mon pupitre, je me déguise

en temps cosmique et en années-tendresse

pour me rapprocher du monde si naturel

des enfants et des arbres fruitiers

et pour te mesurer à leur aune

ô fable en danger de mon époque !

mère des équinoxes et des semences apprends-moi à aimer le théâtre des rues l'aventure du temps animal dans mon
A.D.N.* fais-moi tout humble devant l'étourneau qui a perdu à jamais son chemin du soir et devant la terre des vivants qui cherche et cherche en vain son nord et son sud son est et
son ouest sur l'atlas des saisons.

J'ajoute des siècles de détresse à mon pauvre temps de poète, je m'enroule en escargot ébloui dans les noces du platane qui renaît à ma vitre du matin.

Tant de merveilles sont en larmes sur la planète tant d'êtres portent le grand deuil de l'azur tant de jeunes gens ne verront pas l'an 2000 plus d'un espoir a naufragé plus d'une
fillette d'ici au 25 décembre 1999 aura franchi le pas de porte d'un bordel pour en sortir le sexe et les pieds devant plus d'une œuvre d'homme ou de femme ne sait où
dépêcher son ombre du midi ni comment sur toute la vie répartir sa sève en crue.

Aux quatre coins de la planète

entre chien et loup

entre magie et modernité

le cannabis en oncle impérial des paumés

propage dans les foyers

son ombre qui avilit et qui tue.

A la tombée de la nuit

bien au-delà des fuseaux horaires

le monde entier sent le pavot

Vélog-naam ou l'héroïne

le strong-sugar ou le chanvre indien.

La saine odeur de cacao et de café

recule de honte et d'effroi devant

l'herbe aux mille noms de guerre

qui détraque la vie en société.

A l'heure pour nous d'aller au lit

ses signaux de fumée

guident des dieux aveugles de haine

jusqu'à nos draps de rêve

entre overdose et sida

l'herbe-à-tuer

choisit librement son arme à feu.

Partis de
Medellïn ou de
Lagos

de
Rio ou de
Douala

via
Le
Cap ou
Singapour

via
Bogota ou
Madrid

les passeurs armés du siècle

convoient l'argent maudit

jusqu'aux clés des comptes narco-bancaires.

A dos de mulet ou en
Boeing 747

en vedettes à fond plat,

en pirogue, à pied, à moto

ou à bicyclette, à l'abri

du radar de l'Interpol,

le satan végétal, par les pistes

de l'ivoire et des armes,

vient faire sauter les serrures

de nos rêves les meilleurs !

lady
Coca et lord
Mandrax*

en gestionnaires du sacré,

précédés de leur angel dust,

dans un nuage d'amphétamines

et de phénobarbital,

font dérailler le
TGV

des savants et des poètes !

dieu des enfants malades et de leurs médecins sans frontières dieu des adultes à qui l'on a volé leur code génétique en chemin, dieu des séismes et des
inondations dieu des achats et des ventes d'armes dieu des cyclones et des épidémies !

dieu de tendresse et de miséricorde qu'est-il arrivé à ta vallée de larmes ?

quel obscur signal d'amour veux-tu faire passer à travers les codes du khat et du sida ?

quel ténébreux douanier as-tu posté

à ces nouveaux carrefours

où trébuche ton doux matin évangélique ?

sur le pont du bateau où ma compagne et moi et mes deux fils, et mes sept nièces, nous te lavons la mémoire et les pieds,

dis-nous quelle est la chose impossible à réaliser d'ici à l'an 2000 ?

dieu de la sécheresse et des incendies de forêt, dieu des désastres nucléaires, dis-nous à quel saint de ton ciel faut-il que je voue les sept jours de la semaine
?

comment me lever moi le matin du lundi sans une atroce douleur au côté droit ?

et le mardi après-midi, sur la route,

où est le garde-fou contre l'accident mortel ?

à
La
Havane où est la sortie de secours

pour le mercredi cubain en flammes

sans nul espoir d'un réveil sur ses cendres ?

le jeudi ?
Le jeudi fabricant de jouets à
Bagdad et à
Téhéran est maintenu en prison pour délit de rêve et d'opinion.

Et le vendredi ? et le plus saint de tes jours ! qui paiera ses dettes ? qui le tiendra éloigné de la croix qui sort de l'atelier des trafiquants d'armes et de drogue ?

et le samedi soir des amoureux qui protégera sa peau et ses fêtes contre le virus du racisme et du sida ?

et le dimanche qui s'est levé trop tard

dans l'oubli des horloges, des dates, des clés,

- le dimanche qui a perdu la mémoire des nuits,

des semaines, des mois et des années -

qui, au bord bleu de ton royaume,

remettra dans son jeu le temps et la lumière ?

dieu des semences et des bonnes moissons, dans ton atelier terrestre, il y a une remontée jamais vue de sève à tenter contre le cannabis et les autres fléaux.

Pour la nature et l'histoire mises à genoux

il y a un record à remporter par l'homme

sur les passeurs de bombes et de cocaïne

- ceux qui détournent les avions et les destins -

il y a une percée à merveille

à réussir ici-bas dans les grands chemins

gagnés à la joie et à la santé du monde,

il y a,
Seigneur du maïs et du blé,

un matin sans précédent à lever

dans l'aventure à pleines voiles

des droits encore enfants de l'homme !



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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