Poèmes

A Perte de Vie un Homme de Poésie

par Rene Depestre

Enrique, de mon village de 1989 je te revois, je nous revois au crépuscule, - dans nos pas d'orphelins de la révolution ; notre utopie à la voile n'a pas eu lieu, malgré le
courage quotidien, le talent et la beauté du monde qui étaient toutefois au rendez-vous cubain.

Enrique tu es rentré au foyer natal tout à la poésie au milieu des ténèbres, tout à ton métier de poète lyrique : le
Chili secret tisse et métisse sans fin dans le malheur sa nouvelle toile à rêver.
Jusqu'au bout des jours tu auras écrit au bord d'un abîme sans fond tu auras bâti la maison de la poésie dans un bois qui refuse de donner du feu aux incendiaires.

Soudain jeté un soir à la rue de ta mon tu avances avec un sourire de confiance, tu n'as pas manqué un seul matin de cet unique mois de juin de la vie : l'auto de rêve
qu'une jeune fille pilote avec joie et prudence ; ton œuvre est aussi une jeune fille inconsolable au bord de la mer caraïbe, ô mon frère ! mon doux dompteur des larmes de
la poésie !

persuade-moi encore que j'ai eu raison de suspendre mes poèmes et mes minuits aux seins prophétiques des femmes : et qu'il en tombera un jour des livres

qui ouvrent toutes les portes ; qu'il y aura un printemps qui prête ses ailes à toutes les saudade*.

O mon ami penché tout au fond de sa cage à la fenêtre en flammes du rêve cubain, ta poésie d'adolescent vaincu a droit à la première marche éclairée
de la beauté où elle tient les mains et les yeux ouverts pour accueillir avec joie ta chienne de vie qui reviendra chaude encore de sa course désespérée dans l'obscur
chemin des hommes


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