Poèmes

Les Rêveries de la Seine

par Anastasia Choquet-Veith

Dans les soies empuanties d'une aube de mai

Où les quais de la ville transpirent leur peau et leur sueur en milliers de petites rigoles de fumée

J'entends au loin les pendules de Notre-Dame qui se lamentent

Et le chant des rouages et des mécanismes complexe comme une escarboucle

Et triste comme les yeux d'un petit chevreau qui vient de naître

Elles sonnent et gambadent sur les pavés cerclés d'or de la capitale

Elles sonnent et passent en riant au travers des boulevards endormis

Des mille et une poutrelles d'acier aux écrous cristallisés par les fluides matinaux

Au loin les cloches résonnent entre les draps désertés des amants

Les portes des penderies aux allures de comédie ou de pantomime un peu désuète

Les dômes filigranés par le métal et le glas des vitraux

Jettent une œillade légèrement désapprobatrice à ces déambulations et leur cortège de débauche

Dans le brouhaha ambiant ils craignent les excès matutinaux des artificiers

Qui frappent le bitume avec leur arsenal de peintures explosives

Leurs doigts sont des pinceaux trempés dans les fioles aux verts poisons

Le bleu des ecchymoses sur les cœurs meurtris

Ou le lilas des encres trop longtemps conservées

Ils jettent sur l'écheveau de laine des nuages cent couleurs multiples et fantasmagoriques

Parfois un lavis d'étincelles vient courir sur la toile huileuse d'un aéronef

Ou chatouiller la susceptibilité offensée des planeurs

La voûte prend alors des airs de peinture impressionniste

Les feux de Bengale amorcent ensuite un atterrissage forcé

Sur le fronton aux figures antiques du vaste opéra

Les grands magasins ouvrent leurs panneaux de laque japonaise

Noirs et luisant comme les coromandels de la rue Chambon

Et scandent leurs strophes sous l'inspiration des acteurs anciens du Pont-neuf

Les feuillets de leurs textes s'éparpillent à fleur de caniveau

Rongés par le chorus ininterrompu de l'offre et de la demande

Les déshérités attendent sur les rebords de la scène la mélopée creuse des hélices

Et le vent dans les ailes d'un moulin qu'ils ont depuis longtemps renoncé à combattre

Quant à moi

J'erre devant les guenilles ouvertes des boutiquiers offrant aux passants leurs breloques

Ou les restes d'un terroir de pacotille

Sur les étales des bouquinistes je pioche les pommes acidulées de la poésie aragonaise

Les rimes un peu lourdes des psaumes ou la solennité pierreuses des bréviaires

Je reste immobile silencieuse contemplative

Et sur une page aux mailles jaunis par le temps

Une page à l'odeur poussiéreuse de térébenthine et d'encens d'église

Une page où glissent de temps à autre les restes séchés d'un herbier

J'ai suivi en rêvant la trace aérienne d'un mot

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