Le Palais du Tonnerre, Guillaume Apollinaire
Poèmes

Le Palais du Tonnerre

par Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie

En regardant la paroi adverse qui semble en nougat

On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir

désert
Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux

yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les

caissons
Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte
Et le boyau s'en va couronné de craie semé de

branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe

blanchâtre
Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard

fermé par quelques lignes droites
Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et

qui paraît ancien
Le plafond est fait de traverses de chemin de fer
Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des

touffes d'aiguilles de sapin
Et de temps en temps des débris de craie tombent

comme des morceaux de vieillesse
A côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce

qui sert généralement aux emballages
Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est

un feu semblable à l'âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il

dévore et fugitif
Les fils de fer se tendent partout servant de sommier

supportant des planches
Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille

choses
Comme on fait à la mémoire
Des musettes bleues des casques bleus des cravates

bleues des vareuses bleues
Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs
Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux

dorés à tête émaillée
Noirs blancs rouges
Funambules qui attendent leur tour de passer sur les

trajectoires
Et font un ornement mince et élégant à cette demeure

souterraine
Ornée de six lits placés en fer à cheval
Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie

Et des plaques de tôle ondulée

Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la

mélinite
Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés
Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes
Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais
Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme

aussi petite qu'une souris
O palais minuscule comme si on te regardait par le

gros bout d'une lunette

Petit palais où tout s'assourdit

Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique

Le goût de l'anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

Plus précieuse

Que ce qu'on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n'ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique

Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d'ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure

De ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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