Poèmes

Le Chant des Pêcheurs

par Auguste Brizeux

Auguste Brizeux

Un petit port breton devant la Mer-Sauvage
S’éveillait ; les bateaux amarrés au rivage,
Mais comme impatiens de bondir sur les flots,
De sentir sur leurs bancs ramer les matelots,
Et les voiles s’enfler, et d’aller à la pêche,
Légers, se balançaient devant la brise fraîche ;
Tout était bleu, le ciel et la mer ; les courlis,
Tournoyant par milliers, de l’eau rasaient les plis ;
Des marsouins se jouaient en rade, et sur les plages,
Mollement au soleil s’ouvraient les coquillages,
Qu’il vienne au bord des flots, à ton miroir vermeil,
Celui-là qui veut voir ton lever, ô soleil !

Bientôt les bons pêcheurs de ce havre de Vannes,
À l’heure du reflux, quittèrent leurs cabanes.
Sur leurs habits pesants, tout noircis de goudron,
L’un portait un filet et l’autre un aviron ;
Leurs femmes les suivaient, embarquant une cruche
D’eau fraîche, un large pain qui sortait de la huche,
Du porc salé, du vin, — et durant les adieux
Leurs regards consultaient les vagues et les cieux.

Les chaloupes enfin, se défiant entre elles,
Comme de grands oiseaux déployèrent leurs ailes.
Celle qui la première ouvrit sa voile au vent
Portait un homme mûr, un jeune homme, un enfant,
Et leur aïeul à tous, dont les mains sillonnées
Marquaient de longs labeurs et de longues années :
Ses cheveux tout crépus semblaient un goémon,
Mais quel jeune tiendrait plus ferme le timon ?
Nul, excepté son fils, au front rude, aux yeux glauques,
Homme doux dont la voix a toujours des sons rauques.
Leur pays, c’est Enn-Tell, et leur nom Colomban,
Un des saints que Dieu fit maîtres de l’Océan.

Tandis qu’ils s’éloignaient, laissant traîner leurs dragues,
Ils virent les enfants jouer au bord des vagues,
Et ceux qui tout le jour le long des murs assis,
Inutiles vieillards, n’ont plus que des récits.
Sur les quais, leurs maisons reluisaient toutes blanches,
Et par-dessus les toits, au loin, de vertes branches
Leur laissaient entrevoir de tranquilles hameaux ;
Les grands bœufs lentement paissaient sous les rameaux,
Et le vent apportait le gai refrain des pâtres,
Qui, sur l’herbe couchés devant les flots saumâtres,
Savourent leur jeunesse, au reste indifférens.
Alors, pour éclaircir le front de leurs parents,
Au bruit des avirons le novice et le mousse
Se mirent à chanter d’une voix lente et douce.

I

Ah ! quel bonheur d’aller en mer !
Par un ciel chaud, par un ciel clair,
La mer vaut la campagne ;
Si le ciel bleu devient tout noir,
Dans nos cœurs brille encor l’espoir,
Car Dieu nous accompagne.

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

II

Saint Pierre, André, Jacque et saint Jean,
Fêtés tous quatre une fois l’an,
Étaient ce que nous sommes,
Et ces grands pêcheurs de poissons
À leurs filets, leurs hameçons,
Prirent aussi les hommes.

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

III

Sur les flots ils l’ont vu, léger,
Vers eux tous venir sans danger,
Aussi léger qu’une ombre ;
Mais Pierre à le suivre eut grand’peur,
Il cria : « Sauvez-moi, Seigneur !
Sauvez-moi, car je sombre ! »

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

IV

Sur ton bateau, Pierre-Simon,
Que Jésus fit un beau sermon
À la foule pieuse !
Puis dans tes filets tout cassés,
Combien de poissons amassés !…
Pêche miraculeuse !

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

V

Dans ta barque il dormait un jour,
Te souvient-il comme à l’entour
S’élevait la tempête ?
Lui, réveillé par ton effroi,
Dit à la vague : « Apaise-toi ! »
Elle baissa la tête.

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

VI

Aussi la barque du pêcheur
Où s’est assis notre Sauveur
À toujours vent arrière ;
Sans craindre la mer et le vent,
Elle va toujours en avant,
La barque de saint Pierre.

Le bon Jésus marchait sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

VII

O Jésus, des pêcheurs l’ami,
Avec nous venez aujourd’hui
Dans cette humble coquille ;
Allons ! prenez le gouvernail,
Et bénissez notre travail ;
Il nourrit la famille.

Jésus nous conduira sur l’eau,
Va sans peur, mon petit bateau.

Tel fut des apprentis le chant joyeux et tendre,
Que leurs graves parents étaient joyeux d’entendre.
La barque cependant au large s’en allait ;
On jeta les paniers, les nasses, le filet,
Les hameçons crochus, et toute la journée
La famille resta vers la proie inclinée.

Mais au soleil couchant l’horizon devint noir :
Nul pêcheur dans le port n’était rentré le soir.



Poème publié et mis à jour le: 08 juin 2019

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