La Mort de Neptune, Jean de Bosschère
Poèmes

La Mort de Neptune

par Jean de Bosschère

Rouge, la gloire ourle les vagues du soir

l'eau agite ses mains de brodeuse au crépuscule

range entre ses doigts des épées et des tiares

des pêches miraculeuses, écailles pourpres, secrets d'abîme

et l'ivresse des vendanges aux plaies fumantes

A son écho l'univers, lames de nacre, confond ses voix mais l'océan apaise ses terreurs et retire ses tumultes.

Alors les étoiles effleurent pour lui l'épinette d'étincelles.

Enfin une paupière glisse

devant l'horizon où les chevaux de
Neptune se noient

chevaux de houle, de crinière d'or et de lune

Les toisons et l'eau ondulante tressent

des flambeaux de feu dans la feuille de nuit

et la flamme sur l'échiné du plus haut cheval

envoie des frissons au ciel, gravier de salpêtre

Les courtes clarinettes consacrées aux douleurs comme prêle, cristal et bris de perles répondent mal à cette misère noyée

Les chevaux d'embrun n'ont pas le goût de la mort du bouillonnement neigeux leurs pattes resurgissent en vastes et fous gestes d'apaiser des haines de supplier les flots, de convaincre le
destin
Et les bêtes palmées de désespoir retombent où naissent de nouvelles constellations de perles

Un amphithéâtre noir et somptueux assiste à l'agonie et par-dessus les vagues échanges des blasphèmes mais à l'injure, se mêlent dolents pathos sur les tempes
antiques de la mer

Avec une dure volonté de survivre

les chevaux de flammes d'argent encore espèrent

si pourtant est déjà mort leur seigneur
Neptune

cadavre de nacre perdu sur la mâchoire d'eau

plus froid que l'étang de minuit

quand il est un parvis de glace

Depuis l'éclipsé de lune son cadavre d'opale

se dissout dans les paumes d'émeraude

et dessine partout, couché sur l'écume

les contours augustes des silhouettes divines

et dans l'empire d'eau cherche une fosse éternelle

Grands nénuphars aux yeux noirs les chevaux échevelés gardent le cadavre leur foi s'attache aux âmes sans poison celles des enfants qui crient mille ans mille « les
chevaux de
Neptune, les chevaux ! »

Les héros des fées immortelles par le monde

répondent d'un cœur d'or d'airain

Alors entre les deux glaces

d'un bord à l'autre des océans

une croisade de cris renfloue l'âme des légendes

Sur la digue de velours obscur

les villages allument leur ceinture de corail

La rive s'illumine de la mort du ciel

les enfants attendent ceux qui parlent aux mythes

Le garrot d'écume encercle le dieu

autour de lui le désespoir élève des têtes marines

et chaque fois que dans la vague sombre les yeux noirs

que sur eux rejaillit leur dam en images de trépas

des hennissements de diables répondent aux enfants

« les chevaux de
Neptune, les chevaux »

Puis d'une seule flèche sanglante

le phare jacobin touche au cœur le mirage

Quand le rivage met des feux à ses lampes

les flots religieux reprennent la nuit

avec l'écheveau d'argent des crinières

et les yeux noirs s'emplissent de larmes

et l'escadron de
Neptune et
Neptune déjà mort

tout sombre dans le tombeau des mythes

Le dieu, ses panaches d'eau, ses pattes de cygne et les cris douloureux de ses chevaux d'argent ne se cabrent plus au fond des gloires rouges au rythme de l'épinette que les étoiles
caressent

Mars 1940



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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