Je Vivais. mon Regard, comme un Peuple..., Anna de Noailles
Poèmes

Je Vivais. mon Regard, comme un Peuple...

par Anna de Noailles

Je vivais.
Mon regard, comme un peuple d'abeilles,
Amenait à mon cœur le miel de l'univers.
Anxieuse, la nuit, quand toute âme sommeille,
Je dormais, l'esprit entr'ouvert !

La joie et le tourment, l'effort et l'agonie,
De leur même tumulte étourdissaient mes jours.
J'abordais sans vertige aux choses infinies,
Franchissant la mort par l'amour !

Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes,
Faisant de tous mes maux un exaltant emploi,
J'étais comme un guerrier transpercé par des armes,
Qui s'enivre du sang qu'il voit !

La justice, la paix, les moissons, les batailles,
Toute l'activité fougueuse des humains,
Contractait avec moi d'augustes fiançailles,
Et mettait son feu dans ma main.

Comme le prêtre en proie à de sublimes transes,
J'apercevais le monde à travers des flambeaux ;
Je possédais l'ardente et féconde ignorance,
Parfois, je parlais des tombeaux.

Je parlais des tombeaux, et ma voix abusée
Chantait le sol fécond, l'arbuste renaissant,
La nature immortelle, et sa force puisée
Au fond des gouffres languissants !

J'ignorais, je niais les robustes attaques
Que livrent aux humains le destin et le temps ;
Et quand le ciel du soir a la douceur opaque
Et triste des étangs,

Je cherchais à poursuivre à travers les espaces
Ces routes de l'esprit que prennent les regards,
Et, dans cet infini, mon âme, jamais lasse,
Traçait son sillon comme un char.

Tout m'était turbulence ou tristesse attentive ;
La mon faisait partie heureuse des vivants,
Dans ces sphères du rêve où mon âme inventive
S'enivrait d'azur et de vent !

Ainsi, sans rien connaître, ainsi, sans rien comprendre.
Maintenant l'univers comme sur un brasier,
Je contemplais la flamme et j'ignorais les cendres,
O nature ! que vous faisiez.

Je vivais, je disais les choses éphémères ;

Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré,

Et, vaillante, en dépit d'un cœur désespéré,

Je marchais, en dansant, au bord des eaux amères.

A présent, sans détour, s'est présentée à moi
La vérité certaine, achevée, immobile ;
J'ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles.
Ce jour est arrivé, je n'ai rien dit, je vois.

Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance,
Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trésor
Qui me dispense une âpre et totale science :
Je sais que tu es mort...



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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