Poèmes

Filles

par Paul Verlaine

Paul Verlaine

Bonne simple fille des rues.
Combien te préféré-je aux grues

Qui nous encombrent le trottoir
De leur traîne, mon décrottoir.

Poseuses et bêtes poupées
Rien que de chiffons occupées

Ou de courses et de paris,
Fléaux déchaînés sur
Paris!

Toi, tu m'es un vrai camarade
Qui la nuit monterait en grade

Et même dans les draps câlins
Garderait des airs masculins.

Amante à la bonne franquette,
L'amie à travers la coquette

Qu'il te faut bien être un petit
Pour agacer mon appétit.

Oui, tu possèdes des manières
Si farceusement garçonnières

Qu'on croit presque faire un péché (Pardonné puisqu'il est caché),

Sinon que t'as les fesses blanches.

De frais bras ronds et d'amples hanches

Et remplaces ce que n'as pas
Par tant d'orthodoxes appas.

T'es un copain tant t'es bonne âme.
Tant t'es toujours tout feu, tout flamme

S'il s'agit d'obliger les gens
Fût-ce avec tes pauvres argents

Jusqu'à doubler ta rude ouvrage.
Jusqu'à mettre du linge en gage !

Comme nous t'as eu des malheurs
Et tes larmes valent nos pleurs

Et tes pleurs mêlés à nos larmes
Ont leurs salaces et leurs charmes.

Et de cette pitié que tu
Nous portes sort une vertu.

T'es un frère qu'est une dame

Et qu'est pour le moment ma femme...

Bon ! puis dormons jusqu'à potron-Minette, en boule, et ron, ron, ron !

Serre-toi, que je m'acoquine
Le ventre au bas de ton échine.

Mes genoux emboîtant les tiens.
Tes pieds de gosse entre les miens.

Roule ton cul sous ta chemise.
Mais laisse ma main que j'ai mise

Au chaud sous ton gentil tapis.
Là ! nous voilà cois, bien tapis.

Ce n'est pas la paix, c'est la trêve.
Tu dors ?
Oui.
Pas de mauvais rêve.

Et je somnole en gais frissons.
Le nez pâmé sur tes frissons.

Et toi, tu me chausses aussi,
Malgré ta manière un peu rude
Qui n'est pas celle d'une prude
Mais d'un virago réussi.

Oui, tu me bottes, quoique tu
Gargarises dans ta voix d'homme
Toutes les gammes de rogome.
Buveuse à coudes rabattus !

Ma femme ! sacré nom de
Dieu !
A nous faire perdre la tête.
Nous foutre tout le reste en fête
Et, nom de
Dieu, le sang en feu.

Ton corps dresse, sous le reps noir,
Sans qu'assurément tu nous triches,
Une paire de nénais riches,
Souples, durs, excitants, faut voir !

Et moule un ventre jusqu'au bas.
Entre deux friands hauts-de-cuisse.
Qui parle de sauce et d'épice
Pour quel poisson de quel repas !

Tes bas blancs — et je t'applaudis
De n'arlequiner point tes formes —
Nous font ouvrir des yeux énormes
Sur des mollets que rebondis !

Ton visage de brune où les
Traces de robustes fatigues

Marquent clairement que tu brigues
Surtout le choc des mieux râblés.

Ton regard ficelle et gobeur

Qui sait se mouiller puis qui mouille,

Où toute la godaille grouille

Sans reproche, ô non ! mais sans peur,

Toute ta figure — des pieds
Cambrés vers toutes les étreintes
Aux traits crépis, aux mèches teintes,
Par nos longs baisers épiés —

Ravigote les roquentins
Et les ci-devant jeunes hommes
Que voilà bientôt que nous sommes,
Nous électrise en vieux pantins,

Fait de nous de vrais bacheliers
Empressés auprès de ta croupe.
Humant la chair comme une soupe.
Prêts à râler sous tes souliers !

Tu nous mets bientôt à quia.
Mais, patiente avec nos restes,
Les accommode, mots et gestes,
En ragoûts où de tout il y a.

Et puis, quoique mauvaise au fond.
Tu nous a de ces indulgences !
Toi, si teigne entre les engeances,
Tu fais tant que les choses vont.

Tu nous gobes (ou nous le dis)
Non de te satisfaire, ô goule !
Mais de nous tenir à la coule
D'au moins les trucs les plus gentils.

Ces devoirs nous les déchargeons.
Parce qu'au fond tu nous violes.
Quitte à te fiche de nos fioles
Avec de plus jeunes cochons.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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