Poèmes

Élégie pour une Dame Énamourée D'une Autre Dame

par Pontus de Tyard

Amour

J'avois tousjours pensé que d'amour et d'honneur,

Les deux seulles ardeurs qui me bruslent le cueur,

Se pouvoit allumer une si belle flame

Que plus belle clarté ne luisoit dedans l'Ame:

Mais je ne me pouvois en l'Esprit imprimer

Comme ensemble on devoit ces deux feux allumer :

Car combien que ' d'Amour beauté soit la matière,

Et qu'en l'honneur entier la beauté soit entière,

Il ne me sembloit point qu'une mesme beauté

Deust servir à l'Amour et à l'honnesteté.

Je disois : ma beauté d'honneur est en moy-mesme,

Mais non pas la beauté, laquelle il faut que j'aime :

Car la seule beauté de moy-mesme estimer

Ne serait seulement que mon honneur aimer,

Et il faut que l'Amante hors de soy face queste

De la beauté, qu'Amour luy donne pous conqueste :

Donq' l'ardeur de l'honneur en moy seulle aura lieu?

Donques doy-je fuir l'ardeur de l'autre
Dieu?

Helas ! beauté d'Amour, te choisiray je aux hommes !
Ha, non : je cognois trop le siècle auquel nous sommes.
L'homme aime la beauté et de l'honneur se rit,
Plus la beauté luy plait, plustost l'honneur périt.

Ainsi du seul honneur chèrement curieuse
Libre je desdaignois toute flame amoureuse,
Quand de ma liberté
Amour trop offensé
Un aguet me tendit subtilement pensé.

Il t'enrichit l'Esprit: il te sucre la bouche
Et le parler disert:
En tes yeux il se couche,
En tes cheveux il lace un nœud non jamais veu,
Dont il m'estreint à toy : il fait ardoir ' un feu —
Helas qui me croira ! — de si nouvelle flame
Que femme il m'énamoure, helas! d'une autre femme.

Jamais plus mollement
Amour n'avoit glissé
Dedans un autre cueur: car l'honneur non blessé
Retenoit sa beauté nullement entamée,
Et l'Amant jouissoit de la beauté aimée
En un mesme suject, ô quel contentement!
Si — légère — il t'eust pieu n'aimer légèrement:
Mais le cruel
Amour m'ayant au vif blessée
S'est tout poussé dans moy, et vuide il t'a laissée
Autant vuide d'Amour, vuide d'affection,
Comme il remplit mon cueur de triste passion
Et de juste despit, qu'il faut que je te prie,
Ingrate, et que de moy ta liberté se rie.
Où est ta foy promise et tes sermens prestez?
Où sont de tes discours les beaux mots inventez?
Comme d'une
Python feinte et persuasive
Qui m'as sceu enchaîner par l'oreille, captive!

Helas! que j'ay en vain espanché mes discours!
Que j'ay fuy en vain tous les autres
Amours!
Qu'en vain seule je t'ay — dédaigneuse — choisie
Pour l'unique plaisir de ma plus douce vie!
Qu'en vain j'avois pensé que le temps advenir
Nous devroit pour miracle en longs siècles tenir:
Et que d'un seul exemple, en la françoise histoire,
Nostre
Amour serviroit d'éternelle mémoire,
Pour prouver que l'Amour de femme à femme épris
Sur les masles
Amours emporteroit le pris.

Un
Damon à
Pythie, un
Aenée à
Achate,

Un
Hercule à
Nestor,
Cherephon à
Socrate,

Un
Hoppie à
Dimante ont seurement monstre,

Que l'Amour d'homme à homme entier s'est rencontré :

De l'Amour d'homme à femme est la preuve si ample

Qu'il ne m'est jà besoin d'en alléguer exemple:

Mais d'une femme à femme, il ne se trouve encore

Souz l'empire d'Amour un si riche thresor,

Et ne se peut trouver, ô trop et trop légère,

Puis qu'à ma foy la tienne est faite mensongère.

Car jamais purité ne fust plus grande au
Ciel,

Plus grande ardeur au feu, plus grand douceur au miel,

Plus grand bonté ne fust au reste de nature

Qu'en mon cueur, où l'Amour a pris sa nourriture.

Mais plus qu'un
Roc marin ton cueur a de durté,

Plus qu'un
Scythe barbare il a de cruauté :

Et l'Ourse
Caliston ne voit point tant de glace

Que tu en as au seing :
Ny la muable face

Du
Nocturne
Morphé n'a de formes autant

Qu'a de pensers divers ton esprit inconstant.

Helas ! que le despit loing de moye me transporte !
Ouvre à l'Amour, ingrate !
Ouvre à l'Amour la porte :
Souffre que le doux trait, qui nos cueurs a percé,
R'entame de nouveau le tien trop peu blessé,
Recerche en tes discours l'affection passée :
Resserre le doux nœud dont estoit enlacée
L'affection commune et à toy et à moy,
Et rejoignons ces mains qui jurèrent la foy :
La foy dans mon esprit tellement asseurée,
Qu'elle ne sera point par la mort parjurée.
Mais si nouvel
Amour t'embrase une autre ardeur,
Je supply,
Contr'Amour,
Contr'Amour
Dieu vengeur!
Qu'avant que la douleur dedans mon cueur enclose
Me puisse transformer, et me faire autre chose
Que ce qu'ores ' je suis, soit que ma triste voix
Reste seule de moy errante par ce bois,

Ou soit qu'en peu de temps ma larmoyante peine
Me distille en un fleuve, ou m'escoule en fonteine,
Et pendant que je dy et aux
Cerfs et aux
Dains,
Seule en ce bois touffu, ingrate, tes dédains,
Tu puisses, d'un suject indigne consumée,
Aimer languissamment, et n'estre point aimée!


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