Couteaux Midi, Aime Césaire
Poèmes

Couteaux Midi

par Aime Césaire

Quand les
Nègres font la
Révolution ils commencent par arracher du
Champ de
Mars des arbres géants qu'ils lancent à la face du ciel comme des aboiements et qui couchent dans le plus chaud de l'air de purs courants d'oiseaux frais où ils tirent à
blanc.
Us tirent à blanc ?
Oui ma foi parce que le blanc est la juste force controversée du noir qu'ils portent dans le cœur et qui ne cesse de conspirer dans les petits hexagones trop bien faits de leurs
pores.
Les coups de feu blancs plantent alors dans le ciel des belles de nuit qui ne sont pas sans rapport avec les cornettes des sœurs de
Saint-Joseph de
Cluny qu'elles lessivent sous les espèces de midi dans la jubilation solaire du savon tropical.

Midi ?
Oui,
Midi qui disperse dans le ciel la ouate trop complaisante qui capitonne mes paroles et où mes cris se prennent.
Midi ?
Oui
Midi amande de la nuit et langue entre mes crocs de poivre.
Midi ?
Oui
Midi qui porte sur son dos de galeux et de vitrier toute la sensibilité qui compte de la haine et des ruines.
Midi? pardieu
Midi qui après s'être recueilli sur mes lèvres le temps d'un blasphème et aux limites cathédrales de l'oisiveté met sur toutes les lignes de toutes les mains les
trains que la repen-tance gardait en réserve dans les coffres-forts du temps sévère.
Midi?
Oui
Midi somptueux qui de ce monde m'absente.

Doux
Seigneur !

durement je crache.
Au visage des affameurs, au visage

des insulteurs, au visage des paraschites et des éven-

treurs.
Seigneur dur!

doux je siffle ; je siffle doux

Doux comme l'hièble

doux comme le verre de catastrophe

doux comme la houppelande faite de plumes d'oiseau que

la vengeance vêt après le crime

doux comme le salut des petites vagues surprises en jupes

dans les chambres du mancenillier

doux comme un fleuve de mandibules et la paupière du

perroquet

doux comme une pluie de cendre emperlée de petits feux.

Oh ! je tiens mon pacte

debout dans mes blessures où mon sang bat contre les

fûts du naufrage des cadavres de chiens crevés d'où

fusent des colibris, c'est le jour,

un jour pour nos pieds fraternels

un jour pour nos mains sans rancunes

un jour pour nos souffles sans méfiance

un jour pour nos faces sans vergogne

et les
Nègres vont cherchant dans la poussière - à leur oreille à pleins poumons les pierres précieuses chantant -les échardes dont on fait le mica dont on fait les lunes
et l'ardoise lamelleuse dont les sorciers font l'intime férocité des étoiles.



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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