Une Mort Trop Travaillée, Tristan Corbière
Poèmes

Une Mort Trop Travaillée

par Tristan Corbière

C'était à peu près un artiste,
C'était un poète à peu près
S'amusant à prendre le frais
En dehors de l'humaine piste.

Puis, écœuré de toute envie
En équilibre sur la vie
Et, ne sachant trop de quel bord...
Il se joua, lui contre un mort.

Au bac... —
Au bac à qui perd gagne
Il perdit, ou, comme on voudra
Donc, dans trois mois, il se tûra!
Pour aller vivre à la campagne

...Trois mois...
Ce n'est pas qu'il se pleure..

C'est un avenir à vingt ans,

Trois mois pour dorer de bon temps

La pilule du grand quart d'heure...

Vingt-quatre heures, c'est l'ordinaire,
Mais lui faisait tout en flânant
Et voulait prendre de l'élan
Puisqu'il n'avait qu'un saut à faire —

Tant en prit (jusqu'à sa pantoufle,
Avant soi voulant tout laver)
Qu'enfin il lui restait de souffle,
Juste assez pour se le souffler.

Or, jusqu'au bout dans ses toilettes
Suivant ses instincts élégants,
Lâchant la vie avec des gants
Prit la mort avec des pincettes.

Il fit donc faire en
Angleterre
Deux fins pistolets de
Menton,
L'un, pour s'appuyer au menton
Et l'autre pour faire la paire.

Le pistolet, c'est un peu bête —
Outil presque médicinal —

Mais, pour lui, ça n'allait pas mal
Qui manquait de plomb dans la tête.

Et, ma foi, pour se fondre l'âme,
C'est aussi neuf que le poison,
C'est aussi chaud que le charbon
Ou que le creuset d'une femme!

C'est une affaire de calibre,
De goût, de dégoût ou d'argent —
Laissons-le donc trois mois chargeant
Ses pistolets. —
Il est bien libre. —

Et puis, quels bijoux que ces armes
En acier mat, un peu trop sec. Ça donnait un froid non sans charmes,
Frisson chaud à coucher avec!

Il les avait fait faire exprès,
Voulant dans son suprême excès
Que ce fût une bouche vierge
Qui lui mouchât son dernier cierge.

Il avait fait graver son nom

En spirale sur le canon,

Et comme autour d'un mirliton

Cet aphorisme simple et sage

En vers que je vous transcris tels :

«
Ici, ce qui manque aux mortels

Pour savoir mourir, c'est l'usage.

Ces pistolets sont une pose.
Eh bien posez comme il posa.
Allez, bourgeois, c'est quelque chote
De poser encor devant ça
I — ».

II écrivit à sa maîtresse,
Comme on le fait en pareil cas... —
Et même quand on n'en a pas
Alors, c'est « Àmanda » l'adresse —

Lui pour que sans pleurer ni rire, elle chantât
Il lui mit ça sur l'air de «
J'ai du bon tabac »

Mon rat,

«
Lis-moi jusqu'au bout, lis ça comme un conte.

Je me suis tué pour tuer le temps.

Je te lègue tout : comme fin de compte

Je laisse après moi : vingt ans, dont 20 francs.

t
Puis ces pistolets : l'un dans ta ruelle
Avec mon amour, au mur accroché,
Comm objet d'art et, que lui soit fidèle À ce dernier feu que j'aurai lâché.

«
L'autre encor chargé, mets-le dans ma boîte,
Réveille-matin réglé pour ma nuit,
Dans cette couchette un peu trop étroite
Pour mettre au pied ma descente de lit.

«
Si tu m'as aimé, ne ris pas ma
Belle,
Je ne me fais pas, va, d'illusions.
Mais j'étais très mâle et toi très femelle
Et tu m'as aimé... par convulsions.

«
Si tu m'as aimé, qu'allais-je donc dire,
Te donner peut-être des rendez-vous?
Tiens, je ris par chic, je veux, je veux rire!...
Eh bien ! viens pendant qu'on mettra les clous. »

Il se demanda si son âme
Allait crever comme un abcès
Ou s'éteindre comme une flamme,
Puis il se dit :
Eh bien! après?

Le moment venu (faiblesse physique;
Il s'ingurgita (c'est assez petit)
Un cruchon de rhum, toni-viatique,
Pour se mettre enfin plus en appétit —

Il se mit devant son armoire à glace (Chez le photographe il n'eût pas fait mieux)
Pour se voir un peu tomber avec grâce,
Se jetant encor de la poudre aux yeux.

Froid et brûlant baiser, il colla sur sa bouche
La bouche où son dernier soupir est arrêté!...
Il tombe, le coup part, suivi d'un éclair louche
Et' la charge...

Excellente; il s'est juste raté!

MORALE

Drôle de balle et drôle pistolet!
Il en porte aujourd'hui les marques :
D est marchand de contremarques À la porte du
Châtelet.

Done
Madame, une nuit, un jour que j'étais ivre
Peut-être ivre de vous, j'ai voulu faire un livre
Et je prends un crayon, j'écris sur mes genoux,
Sur le vôtre peut-être — enfin c'est bien à vou?
Et je puis, par raccroc, qui sait, être un génie
Ou bien un , enfin toute ma vie
J'ai le droit de me taire et tout ce qui s'ensuit
Je puis être bête à m'en réveiller la nuit.
Mais va, j'avais toujours dans mon drôle de bvr«
Un joli trait bizarre, un coup de crayon



Poème publié et mis à jour le: 16 novembre 2012

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