Poèmes

Une Autre Voix

par Victor Hugo

Victor Hugo

Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges,
Le vague coudoiement des vains passants des songes.
Fuyez d'ici, vivants, dont l'esprit, fléchissant
Sous l'incompréhensible et sous l'éblouissant,
Peut à peine porter le poids d'un évangile.

Ce n'est pas sans danger que des hommes d'argile,
Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus,
Dialoguent dans l'ombre avec des inconnus.

À force de songer, ô pâle solitaire,
Tu sentiras de l'air sous toi ; tu perdras terre... -Oh ! les souffles ! craignez les souffles de la nuit !
Où vous emportent-ils ?
Ceux qu'un rêve conduit
Deviennent rêve eux-mêmes, et, sans être coupables,
Tombent dans l'essaim noir des faces impalpables.

C'est alors qu'éperdu, terrible, tu tendras

Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps.

Mais à quoi bon ?
Tout fuit.
Un vent qui vous pénètre
Vous roule dans l'espace à jamais... - Ô deuil ! être
Des espèces d'esprits misérables chassés !
Oh ! n'entendre jamais ce mot céleste : assez !

Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène.

On a, sur ce qu'on garde encor de forme humaine,

D'obscurs attouchements et des passages froids ;

Toute l'ombre n'est plus qu'une suite d'effrois ;
On sent les longs frissons des roseaux de l'abîme.

Jamais le jour.
Jamais un rayon qui ranime.

Errer ! errer ! errer ! errer ! faire des nœuds

D'ombre, dans l'invisible et le vertigineux !

Monter, tomber, monter, retomber ! sort terrible ! Être à jamais l'informe égaré dans l'horrible.

Le contraire du jour, de l'hymne et de l'encens !

Des témoins de l'énigme, à jamais frémissants

Devant le ténébreux, devant l'inabordable,

Et face à face avec un voile formidable !
Etre, en dehors de l'être, en dehors du trépas,

Quelque chose d'affreux qui souffre et ne vit pas !

Être de la clameur dans l'infini semée.

Un vague tourbillon pleurant, une fumée

De larves, de regards, de masques, de rumeurs,
De voix ne pouvant pas même dire : je meurs,

Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre.

Sous les arches sans fin du hideux pont de l'ombre !


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