Poèmes

Suzon

par Alfred de Musset

Alfred de Musset

Ce que j'écris est bon pour les buveurs de bière
Qui jettent la bouteille après le premier verre :
C'est l'histoire d'un fou mort pour avoir aimé À casser une pipe après avoir fumé.

Deux muscadins d'abbés qui soupaient chez le pape,
Etant venus un jour à bout de se griser,
Lorsque pour le dessert on eut tiré la nappe,
Dans un coin des jardins se mirent à causer.
L'un d'eux, nommé
Cassius, frappant sur sa calotte,
Dit qu'en fait de maîtresse il était mal tombé,

Qui s'appelait, je crois, la marquise de
B.

«
Voilà huit jours, dit-il, que je ne sais qu'en faire,

Et c'est une bégueule à vous porter en terre.


La faute en est à toi, répondit le second,

Si tu n'en tires rien. »
L'autre dit : «
Parbleu non!

Je n'ai pas le talent de réchauffer les marbres. »

Son ami là-dessus se mit à parler bas.

Très vite et très longtemps; et tous deux sous les arbres

Disparaissant bientôt, ils doublèrent le pas.

Cassius reconduisit l'autre jusqu'à la porte,

Et demeura chez lui jusques au lendemain,

Il en sortit tremblant, une fiole à la main :

Et le jour qui suivit, sa maîtresse était morte.

Il se passa deux ans, durant lesquels
Cassius
Et son ami l'abbé ne se parlèrent plus.
Cassius se montrait peu, boudait, ne riait guère,
Buvait moins, maigrissait.
L'autre, tout au contraire,
Bien poudré, l'œil au vent, les poches pleines d'or,
L'air impudent, taillé comme un tambour-major,

Possédant, en un mot, tout ce qui plaît aux femmes,
Loin de changer en rien, toujours près de ces dames,
Toujours rose, toujours charmant, continua
D'épanouir à l'air sa desinvoltura.

Tous les deux cependant menaient un train semblable,
Et chez
Sa
Sainteté se rencontraient à table, À l'église, au boston : ils se disaient deux mots,
Se touchaient dans la main, et se tournaient le dos.
Cela dura deux ans.
Je viens de vous le dire,
Cassius dépérissait, tombait de mal en pire,
Arrivait à souper les cheveux dépoudrés,
Avec un pied de rouge et des bas mal tirés.
Un beau soir de printemps, certaine demoiselle
Arrivant de
Paris vint chez
Sa
Sainteté.

Cassius s'alla planter tout à coup derrière elle,
Et resta là.
Ceci ne fut point remarqué.
Le fait est qu'elle avait des yeux à l'espagnole2,
L'air profondément triste et le pied très petit.
Du reste, elle était bête. —
Enfin, lorsqu'on partit,
Cassius, tout en suivant la belle créature,
Vit son ami l'abbé qui cherchait sa voiture;
Il lui saisit le bras si fort, que le tabac
Qu'il offrait à quelqu'un sur le pied lui tomba. «
Fortunio, lui dit-il3, écoute. »
Ils s'arrêtèrent
Sur un banc des jardins : les autres s'en allèrent
Les vents du sud sifflaient sur leurs têtes, les cieux Étaient sombres.
Cassius prit un ton furieux : «
Un certain jour, dit-il, j'avais cru qu'une femme
Méritait mon mépris; tu t'es moqué de moi,
Et tu m'as répondu :
Ne méprise que toil
Ce que je m'efforçais de trouver dans son âme
D'amour et de bonheur, c'est en la dégradant

Jusqu'au rôle muet et vil de l'instrument,
Que je sus le trouver sur un mot de ta bouche.
J'attendais que du luth la corde retentit :
Ce n'est point une corde, ami, c'est une touche,
M'as-tu dit.
Frappe donc
Une femme, une nuit..
Je suivis ton conseil, que l'enfer entendit
Un philtre rassembla les forces de son être;
Son pâle et triste amour, que je faisais peut-être
Répandre goutte à goutte, avant que de mourir,
Sur dix ou douze amants qu'il aurait pu nourrir,
Déborda tout à coup comme un fleuve en furie,
Dont la digue est rompue et qu'a gonflé la pluie.
Je frappai la statue : une femme en sortit;
J'ouvris les bras, et bus sa vie en une nuit
Ah!
Fortunio, pourquoi n'as-tu commis qu'un crime?
Mais le peu de poison que ta main me versa

Ne fit qu'un assassin et non une victime...


Et que veux-tu, dit l'autre, avec ces phrases-là?
Il faut que je m'en aille, ou que tu te dépêches.


As-tu, reprit
Cassius, encor de ce poison?


Moi! tant que tu voudras, plein une boîte à mèches.

— Écoute : cette femme avait porté le nom
D'un autre; elle avait eu des amants qu'on ignore,
Je n'ai fait que presser ce qu'il restait encore

De sève au cœur du fruit.
J'en veux un aujourd'hui
Fermé pour tous; pour moi (moi seul!) épanoui,
Après moi refermé.
Je veux toute une vie,
Et j'ajoute la mienne au marché.


Ton envie,
Répondit
Fortunio, me sourit.
Seulement
Tu l'aurais pu d'abord dire plus simplement.
Quelle est ta jeune fille ?
Il te la faut jolie;
Sinon ton tour est sot et ne vaut que moitié.
Ensuite il faut qu'elle ait pour toi quelque amitié.
Au reste, je conviens, mon cher, que ton idée,
Qui pourrait étonner un homme compassé,
Par la tête le soir m'a quelquefois passé.
Au goût du jour, d'ailleurs, elle est accommodée.
Lorsqu'un homme s'ennuie et qu'il sent qu'il est las
De traîner le boulet au bagne d'ici-bas,
Dès qu'il se fait sauter, qu'importe la manière?
J'aimerais tout autant ce que tu me dis là
Que de prendre un beau soir ma prise de tabac
Dans un baril d'opium ou dans ma poudrière.


Eh bien, cria
Cassius, marchons de ce côté. »
Tous les deux à pas lents regagnèrent la rue.

«Mais, dit
Fortunio, le nom de ta beauté?


Avançons, dit
Cassius.
Vois-tu cette statue?


Oui.


Vois-tu ce portique entr'ouvert?
Sa maison
Est derrière.


Et son nom?


On l'appelle
Suzon. »

Les abbés là-dessus traversèrent la ville;

Cassius chez son ami tomba pâle et défait,

Tandis qu'à son tiroir l'autre, d'un air tranquille,

Ayant tiré sa drogue, en sifflant l'apprêtait.

«
Ah çà! dit
Fortunio, tu connais donc ta belle

De ton voyage en
France, ou comment t'aime-t-elle?

C'est la seconde fois ce soir que je la vois.


Moi, répondit
Cassius, c'est la première fois.


Comment?
Que veux-tu faire alors de cette poudre?


J'ai gagné deux laquais : nous avons arrêté
Que
Suzanne demain la prendrait dans son thé.
Et quand je devrais être écrasé de la foudre,
Nous verrons qui rira, quand son palais désert
Se trouvera le soir par mégarde entr'ouvert.


Que dis-tu? reprit l'autre : abuser d'une femme
Dont tu n'es point aimé!
Voler le corps sans l'âme!
C'est affreux, c'est indigne, et c'est moins amusant.
Eh quoi! parce qu'un jour un philtre complaisant
L'aura jetée à bas et la laissera nue

Livrée au premier chien qui passe dans la rue,
Tu seras, toi,
Cassius, content d'être ce chien?
Et tu détrôneras des sphères de lumière
La vertu d'une enfant qui, du ciel à la terre,
N'a que sa foi pour elle et ses bras pour soutien,
Pour te rouler sur elle une nuit dans ta fange,
Et te désaltérer sur les lèvres d'un ange
D'une soif de ruisseau!
Pitoyable insensé!
Est-ce donc pour cela que sa mère a passé
Tant de jours inquiets, tant de nuits d'insomnie?
Qu'elle-même ce soir sur son lit a prié,

Qu'elle a fermé sa porte, et pour l'autre moitié

Gardé jusqu'à seize ans la moitié de sa vie;

Qu'elle a de son amour enfermé le trésor

Comme une fleur pudique en son calice d'or?

Quand je t'ai conseillé de tuer une femme,

Elle t'aimait du moins : c'est là qu'est le bonheur,

C'est là tout, ô
Cassius ! n'étouffe pas ta flamme

Sous la cendre; crois-moi, cherche comme un plongeur

Cette perle qui dort dans la mer de son cœur.


Et quand donc, dit
Cassius, et de quelle manière
Me ferai-je aimer d'elle ?
En baisant son talon ?

En enrayant ma roue à l'éternelle ornière?

En me faisant son ombre?
Ah! mordieu, c'est trop long.

Lui plairai-je, d'ailleurs ?
La chance en est douteuse :

Elle aimera plus vite une fois dans mes bras.

Que la mort entre nous serve d'entremetteuse.


Je vois, dit
Fortunio, que tu ne connais pas
Le plus grand des moyens.


Lequel ?


Le magnétisme4.


Bah! dit
Cassius, tu ris.
Avec ton athéisme,
Comment y croirais-tu ?
Pour moi, je ne crois rien,
Sinon ce que je vois.


Ah! dit l'autre, très bien :
Tu crois ce que tu vois! ô raisonneur habile!
Et l'aveugle, à ton gré, que croira-t-il alors?
Parce que l'on t'a fait à ta prison d'argile
Une fenêtre ou deux pour y voir au dehors;
Parce que la moitié d'un rayon de lumière
Echappé du soleil dans ton œil peut glisser,
Quand il n'est pas bouché par un grain de poussière,
Tu crois qu'avec ses lois le monde y va passer! Ô mon ami! le monde incessamment remue
Autour de nous, en nous, et nous n'en voyons rien.
C'est un spectre voilé qui nous crée et nous tue;

C'est un bourreau masqué que notre ange gardien.

Sais-tu, lorsque ta main touche une jeune fille,

Ce qui se passe en elle, en toi?
Qu'en as-tu vu?

Qui te fait tressaillir lorsque son œil pétille?

S'il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu?

Quand l'aigle, au bord des mers, aperçoit l'hirondelle

Et lui dit en passant, d'un regard de ses yeux,

De le suivre, as-tu vu ce qui se passe en eux 5?

S'il ne se passe rien, pourquoi donc le suit-elle?

Eh quoi! toi confesseur, toi prêtre, toi
Romain,

Tu crois qu'on dit un mot, qu'on fait un geste en vain!

Un gesteI malheureux! tu ne sais pas peut-être

Que la religion n'est qu'un geste, et le prêtre

Qui, l'hostie à la main, lève le bras sur nous,

Un saint magnétiseur qu'on écoute à genoux!

Tu crois ce que tu vois ! toi, qui, dans la nuit sombre,

Portes l'étole blanche et vas t'asseoir dans l'ombre

Des confessionnaux, pour tenir dans ta main 6

La tête d'une enfant qui t'appelle son père,

Qui te dit des secrets qu'elle cache à sa mère,

Et de ce qui se fait à l'ombre du saint lieu

Ne peut en appeler à rien, pas même à
Dieu!

Quand
Christus renversa les idoles de
Rome,

Il avait vu quel pas restait à faire encor,

Et qu'à qui veut donner l'homme pour maître à

[l'homme

Un caveau verrouillé vaut mieux qu'un trépied d'or.
C'est ce pouvoir, ami, c'est ce nœud redoutable
De l'aigle à l'hirondelle et du prêtre à l'enfant,
Qui fait que l'homme fort doit briser son semblable
Contre sa volonté de fer qui le défend.

Essaye, et tu verras.
Quand la nuit solitaire
Sur son cilice d'or s'assoira sur la terre,
Laisse évoquer le diable au bouvier du chemin,
Qui veut faire avorter la vache du voisin;

Évoque ton courage et le sang de tes veines,
Ton amour et le dieu des volontés humaines
I
Pénètre dans la chambre où
Suzon dormira;
Ne la réveille pas; parle-lui, charme-la;
Donne-lui, si tu veux, de l'opium la veille.
Ta main à ses seins nus, ta bouche à son oreille;
Autour de tes deux bras roule ses longs cheveux,
Glisse-toi sur son cœur, et dis-lui que tu veux (Entends-tu? que tu veux!) sur sa tête et sous peine
De mort, qu'elle te sente et qu'elle s'en souvienne;
Blesse-la quelque part, mêle à son sang ton sang;
Que la marque lui reste et fais-toi la pareille.
N'importe à quelle place, à la joue, à l'oreille,
Pourvu qu'elle frémisse en la reconnaissant.
Le lendemain sois dur, le plus profond silence,
L'œil ferme, laisse-la raisonner sans effroi,
Et dès la nuit venue arrive et'recommence.
Huit jours de cette épreuve, et la proie est à toi.


Je le veux, dit
Cassius, et la pensée est bonne.
Cette nuit je commence, et l'attache à la croix

Huit jours à tout hasard, et que
Dieu lui pardonne! »

Fortunio se trompait, il n'en fallut que trois.

Le quatrième jour
Suzon vint à confesse;

Et derrière un pilier, caché dans l'ombre épaisse,

Cassius de son amour surprit l'aveu fatal.

Il dit à
Fortunio : «
Ton conseil infernal

Donne déjà son fruit : sa porte d'elle-même

S'ouvrira maintenant, car je sais qu'elle m'aime.


Frappe donc! reprit l'autre.

— À ce soir.

— À ce soir. »
Au coucher du soleil
Cassius revint le voir. «
Viens souper, lui dit-il; il me reste une somme

De quarante louis dans ma poche.
Un autre homme,
Ou plus sage ou plus fou que moi, la donnerait
A quelque mendiant; allons au cabaret. »

C'était par une nuit magnifique et sereine,

Où les vents embaumés frémissaient dans la plaine;

Et les grillons du soir, sous le pied du passant,

Chantaient dans la rosée aux feux du ver luisant;

La lune, à son lever, sur la cime des arbres

Balançait mollement les ombres des saints marbres,

Et plongeait dans le fleuve aux flots étincelants

Des lourds dieux de granit les colosses tremblants.

Dans le coin enfumé d'une auberge malsaine

Les abbés sur la table avaient croisé les bras.

«
Eh bien! cria
Cassius, ne chanterons-nous pas? »

Et, vidant d'un seul trait une bouteille pleine :

«
Allons, abbé, dit-il, un toast à ma
Suzon
I »

Il se leva, lança son assiette au plafond,

Et se mit à chanter d'une voix triste et pure :

Si
Lilla voulait me promettre
De m'ouvrir quand la nuit viendra,
Je l'épouserais bien sans prêtre,
Quitte à sauter par la fenêtre
Quand sa mère s'éveillera.

Sommes-nous donc de vieilles femmes
Qui toujours tremblent pour leurs os
Et, de peur du diable et des flammes,
Attendent que leurs vieilles âmes
Sortent par dégoût de leurs peaux?

Moi, sur la planche de ma bière.
Je souperais avec
Lilla.
Par la fressure du saint-père!
L"n homme peut casser si >n verre,
Quand il a bu de ce vin-!.».

Le ciel a-t-il fait faire un pacte à la nature
Avec l'homme, ou rit-il comme un malin esprit
Quand il voit un tombeau qui s'entr'ouvre et sourit?
Jamais vent de minuit, dans l'éternel silence,
N'emporta si gaiement du pied d'un balcon d'or
Les soupirs de l'amour à la beauté qui dort,
Que lorsque les abbés fredonnant leur romance,
Sur la bruyère sèche en se tenant le bras,
Vers leur œuvre sans nom marchèrent à grands pas.

Le lendemain dans
Rome il courut la nouvelle
Qu'une main inconnue avait tué
Suzon,
Et qu'on avait trouvé sur le pied d'une échelle
Fortunio qui dormait au seuil de la maison.

Depuis ce jour un fou qui blasphème et mendie
Vient s'asseoir quelquefois, à l'heure du sommeil,
Sur les lazzaronis7 étendus au soleil :
Il leur parle tout bas, les frotte et parodie
Les gestes d'un derviche et d'un magnétiseur;
Puis, quand il les éveille, il les frappe en fureur.
C'est
Cassius qui survit à
Suzon : sa victime
Lui mourut dans les bras trop tôt pour l'assouvir;
Et lui, resté tout seul à la moitié du crime,
Sur le pavé de
Rome achève de mourir.



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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