Sagesse, Paul Verlaine
Poèmes

Sagesse

par Paul Verlaine

Paul Verlaine

I

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence.
Le
Malheur a percé mon vieux cœur de sa lance '.

Le sang de mon vieux cœur n'a fait qu'un jet vermeil,
Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.

L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche
Et mon vieux cœur est mort dans un frisson farouche.

Alors le chevalier
Malheur s'est rapproché.
Il a mis pied à terre et sa main m'a touché.

Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure
Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.

Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer
Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier

Et voici que, fervent d'une candeur divine.

Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine !

Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu.
Comme un homme qui voit des visions de
Dieu.

Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête
En s'éloignant ", me fit un signe de la tête

Et me cria (j'entends encore cette voix) :

«
Au moins, prudence !
Car c'est bon pour une fois . »

II

J'avais peiné comme
Sisyphe '
El comme
Hercule travaillé
Contre la chair qui se rebiffe.

J'avais lutté, j'avais baillé

Des coups à trancher des montagnes.

Et comme
Achille ferraillé.

Farouche ami qui m'accompagnes,

Tu le sais, courage païen ,

Si nous en fîmes, des campagnes,

Si nous avons négligé rien
Dans cette guerre exténuante.
Si nous avons travaillé bien ° !

Le tout en vain : l'âpre géante
A mon effort de tout côté
Opposait sa ruse ambiante,

Et toujours un lâche abrité

Dans mes conseils qu'il environne*

Livrait les clefs de la cité.

Que ma chance fût maie ou bonne.
Toujours un parti de mon cœur
Ouvrait sa porte à la
Gorgone.

Toujours l'ennemi suborneur
Savait envelopper d'un piège
Même la victoire et l'honneur !

J'étais le vaincu qu'on assiège,
Prêt à vendre son sang bien cher,
Quand, blanche, en vêtement de neige,

Toute belle, au front humble et fier,
Une
Dame vint sur la nue,
Qui d'un signe fit fuir la chair.

Dans une tempête inconnue
De rage et de cris inhumains.
Et déchirant sa gorge nue.

Le
Monstre reprit ses chemins

Par les bois pleins d'amours affreuses.

Et la
Dame, joignant les mains :

«
Mon pauvre combattant qui creuses,
Dit-elle, ce dilemme en vain.
Trêve aux victoires malheureuses !

«
Il t'arrive un secours divin
Dont je suis sûre messagère
Pour ton salut, possible enfin ! »

— « Ô ma
Dame dont la voix chère
Encourage un blessé jaloux
De voir finir l'atroce guerre,

«
Vous qui parlez d'un ton si doux
En m'annonçant de bonnes choses,
Ma
Dame, qui donc êtes-vous ? »

— «
J'étais née avant toutes causes c
Et je verrai la fin de tous

Les effets, étoiles et roses.

«
En même temps, bonne, sur vous,
Hommes faibles et pauvres femmes,
Je pleure, et je vous trouve fous !

«
Je pleure sur vos tristes âmes.
J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur
D'elles et de leurs vœux infâmes !

« Ô ceci n'est pas le bonheur.
Veillez,
Quelqu'un l'a dit que j'aime,
Veillez, crainte du
Suborneur !

«
Veillez, crainte du
Jour suprême !
Qui je suis ? me demandais-iu.
Mon nom courbe les anges même,

«
Je suis le cœur de la vertu.
Je suis l'âme de la sagesse,
Mon nom brûle l'Enfer têtu,

«
Je suis la douceur qui redresse.

J'aime tous et n'accuse aucun,

Mon nom, seul, se nomme promesse,

«
Je suis l'unique hôte d opportun.
Je parle au
Roi le vrai langage
Du matin rose et du soir brun,

«
Je suis la
Prière, et mon gage
C'est ton vice en déroute au loin.
Ma condition : «
Toi, sois sage. »

— «
Oui, ma
Dame, et soyez témoin ! »

III

Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares ' ?
Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mûr,
Toi que voilà fumant " de maussades cigares,
Noir, projetant une ombre absurde sur le mur ?

Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures.
Ta grimace est la même et ton deuil est pareil :
Telle la lune vue à travers des mâtures,
Telle la vieille mer sous le jeune soleil.

Tel l'ancien cimetière aux tombes toujours neuves
Mais voyons, et dis-nous les récits devinés,
Ces désillusions pleurant le long des fleuves.
Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés.

Ces femmes !
Dis les gaz, et l'horreur identique
Du mal toujours, du laid partout sur tes chemins.
Et dis l'Amour et dis encor la
Politique
Avec du sang déshonoré d'encre à leurs mains.

Et puis surtout ne va pas t'oublier toi-même.
Traînassant ta faiblesse et ta simplicité
Partout où l'on bataille et partout où l'on aime,
D'une façon si triste et folle, en vérité !

A-t-on assez puni cette lourde innocence ?

Qu'en dis-tu ?
L'homme est dur, mais la femme ?
Et tes pleurs.

Qui les a bus?
Et quelle âme qui les recense

Console ce qu'on peut appeler tes malheurs * ?

Ah, les autres, ah toi !
Crédule à qui te flatte,
Toi qui rêvais (c'était trop excessif, aussi)
Je ne sais quelle mort légère et délicate !
Ah toi, l'espèce d'ange avec ce vœu transi !

Mais maintenant les plans, les buts?
Es-tu de force,
Ou si d'avoir pleuré t'a détrempé le cœur?
L'arbre est tendre s'il faut juger d'après l'écorce.
Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur.

Si gauche encore ! avec l'aggravation d'être
Une sorte à présent d'idyllique engourdi
Qui surveille le ciel bête par la fenêtre
Ouverte aux yeux matois du démon de midi.

Si le même dans cette extrême décadence !
Enfin ! —
Mais à ta place un être avec du sens,
Payant les violons, voudrait mener la danse,
Au risque d'alarmer quelque peu les passants.

N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme.
Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil.
Quelque vice joyeux, effronté, qui s'enflamme
Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil ?

Un ou plusieurs ?
Si oui, tant mieux !
Et pars bien vite
En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix
Surtout, et mets ce masque indolent où s'abrite
La haine inassouvie et repue à la fois...

II faut n'être pas dupe en ce farceur de monde *
Où le bonheur n'a rien d'exquis et d'alléchant
S'il n'y frétille un peu de pervers et d'immonde,
Et pour n'être pas dupe il faut être méchant.


Sagesse humaine, ah, j'ai les yeux sur d'autres choses,
Et parmi ce passé dont ta voix décrivait
L'ennui, pour des conseils encore plus moroses.
Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.

Dans tous les mouvements bizarres de ma vie.
De mes « malheurs », selon le moment et le heu.
Des autres et de moi, de la route suivie,
Je n'ai rien retenu que la grâce de
Dieu.

Si je me sens puni, c'est que je le dois être,
Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien.
Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connaître
Le pardon et la paix promis à tout
Chrétien.

Bien de n'être pas dupe en ce monde d'une heure.
Mais pour ne l'être pas durant l'éternité.
Ce qu'il faut à tout prix qui règne et qui demeure,
Ce n'est pas la méchanceté, c'estc la bonté.

IV

Malheureux !
Tous les dons, la gloire du baptême,

Ton enfance chrétienne, une mère qui t'aime,

La force et la santé comme le pain et l'eau,

Cet avenir enfin, décrit dans le tableau

De ce passé plus clair que le jeu des marées.

Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées

Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas !

La malédiction de n'être jamais las

Suit tes pas sur le monde où l'horizon t'attire.

L'enfant prodigue avec des gestes de satyre !

Nul avertissement, douloureux ou moqueur.

Ne prévaut sur l'élan funeste de ton cœur.

Tu flânes à travers péril et ridicule.

Avec l'irresponsable audace d'un
Hercule

Dont les travaux seraient fous, nécessairement.

L'amitié — dame ! — a tu son reproche clément.

Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême,

Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphème.

La patrie oubliée est dure au fils affreux,

Et le monde alentour dresse ses buissons ° creux

Où ton désir mauvais s'épuise en flèches mortes.

Maintenant il te faut passer devant les portes,

Hâtant le pas de peur qu'on ne lâche le chien.

Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien.

Malheureux, toi
Français, toi
Chrétien, quel dommage !

Mais tu vas, la pensée obscure de l'image

D'un bonheur qu'il te faut immédiat, étant

Athée (avec la foule) et jaloux de l'instant,

Tout appétit parmi ces appétits féroces.

Epris de la fadaise actuelle, mots, noces

Et festins, la «
Science », et
P« esprit de
Paris »,

Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris.

Imbécile ! et niant ie soleil qui t'aveugle !

Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle

Dans ta cervelle, ainsi qu'un troupeau dans un pré.

Et les vices de tout le monde ont émigré

Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole.

Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole

Est morte de l'argot et du ricanement.

Et d'avoir rabâché les bourdes du moment.

Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée,

Ne saurait accueillir la plus petite idée.

Et patauge parmi l'égoïsme ambiant.

En quête d'on ne peut dire quel vil néant !

Seul, entre les débris honnis de ton désastre,

L'Orgueil, qui met la flamme au front du poétastre

Et fait au criminel un prestige odieux.

Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux,

Il regarde la
Faute et rit de s'y complaire.


Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère !

V

Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles

Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,

Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal

Que juste assez pour dire : « assez » aux fureurs " mâles !

Et toujours, maternelle endormeuse des râles ',
Même quand elle ment, cette voix !
Matinal
Appel, ou chant * bien doux à vèpre. ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au plic des châles !...

Hommes durs !
Vie atroce et laide d'ici-bas d !
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats.
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,

Quelque chose du cœur enfantin et subtil.

Bonté, respect !
Car, qu'est-ce qui nous accompagne.

Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?

VI

O vous, comme un qui boite au loin.
Chagrins et
Joies ',
Toi, cœur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui.
C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.

Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies
Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,
Bon voyage !
Et le
Rire, et, plus vieille que lui,
Toi,
Tristesse, noyée au vieux noir que tu broies !
Et le reste ! —
Un doux vide, un grand renoncement,
Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément.
Une candeur d'une fraîcheur délicieuse "...

Et voyez ! notre cœur qui saignait sous l'orgueil.
Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil
A la vie, en faveur d'une mort précieuse !

VII

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme.
Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :
Une tentation des pires.
Fuis l'infâme.

Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,

Battant toute vendange aux collines, couchant

Toute moisson de la vallée, et ravageant

Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

Ô pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains.

Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?

Si la vieille folie était encore en route ?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?

Un assaut furieux, le suprême, sans doute !

Ô va prier contre l'orage, va prier.

VIII

La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Rester gai quand le jour, triste, succède au jour. Être fort, et s'user en circonstances viles.
N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes
Que l'appel, ô mon
Dieu, des cloches dans la tour.
Et faire un de ces bruits soi-même, cela" pour
L'accomplissement vil de tâches puériles.
Dormir chez les pécheurs étant un pénitent.
N'aimer que le silence et converser pourtant.
Le temps si grand dans * la patience si grande.

Le scrupule naïf aux repentirs têtus,

Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus !


Fi, dit l'Ange gardien, de l'orgueil qui marchande !

IX

Sagesse d'un
Louis
Racine ', je t'envie ! Ô n'avoir pas suivi les leçons de
Rollin .
N'être pas né dans le grand siècle à son déclin.
Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie.

Quand
Maintenon jetait sur la
France ravie
L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,
Et royale abritait la veuve et l'orphelin,
Quand l'étude de la prière était suivie,

Quand poète et docteur, simplement, bonnement,
Communiaient avec des ferveurs de novices.
Humbles servaient la
Messe et chantaient aux offices

Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant

D'aller dans les
Auteuils cueillir lilas et roses

En louant
Dieu, comme
Garo, de toutes choses
A !

X

Non.
Il fut gallican, ce siècle, et janséniste ' !
C'est vers le
Moyen Âge énorme et délicat
Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât.
Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

Roi, politicien, moine, artisan, chimiste.

Architecte, soldat, médecin, avocat,

Quel temps !
Oui, que mon cceur naufragé rembarquât

Pour toute cette force ardente, souple, artiste !

Et là que j'eusse part — quelconque, chez les rois
Ou bien ailleurs, n'importe —, à la chose vitale.
Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,

Haute théologie et solide morale.
Guidé par la folie unique de la
Croix
Sur tes ailes de pierre, ô folle
Cathédrale !

XI

Petits amis qui sûtes nous prouver
Par
A plus
B que deux et deux font quatre,
Mais qui, depuis, voulez parachever
Une victoire où l'on se laissait battre.

Et couronner vos conquêtes d'un coup
Par ce soufflet à la mémoire humaine :

«
Dieu ne vous a révélé rien du tout.

Car nous disons qu'il n'est que l'ombre vaine,

Que le profil et que l'allongement,
Sur tous les murs que la peur édifie,
De votre pur et simple mouvement,
Et nous dictons cette philosophie ! »


Frères trop chers, laissez-nous rire un peu,
Nous les fervents d'une logique rance,
Qui justement n'avons de foi qu'en
Dieu
Et mettons notre espoir dans l'Espérance ',

Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi,
Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème,
Rire du vieux
Satan stupide ainsi,
Pleurer sur cet
Adam dupe quand même !

Frères de nous qui payons vos orgueils,
Tous fils du même
Amour, ah ! la science,
Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils
Naïfs ou non, c'est notre méfiance

Ou notre confiance aux seuls
Récits,
C'est notre oreille ouverte toute grande
Ou tristement fermée au
Mot précis !
Frères, lâchez la science gourmande

Qui veut voler sur les ceps défendus
Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connaître.
Lâchez son bras qui vous tient attendus
Pour des enfers que
Dieu n'a pas fait naître,

Mais qui sont l'œuvre affreuse du péché,
Car nous, les fils attentifs de l'Histoire,
Nous tenons pour l'honneur jamais taché
De la
Tradition, supplice et gloire !

Nous sommes sûrs des
Aïeux nous disant
Qu'ils ont vu
Dieu sous telle et telle " forme.
Et prédisant aux crimes d'à présent
La peine immense ou le pardon énorme.

Puisqu'ils avaient vu
Dieu présent toujours,
Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes
Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts
Et puisqu'il est des repentirs sublimes,

Ils ont dit tout.
Savoir le reste est bien :
Que deux et deux fassent quatre, à merveille !
Riens innocents, mais des riens moins que rien,
La dernière heure étant là qui surveille

Tout autre soin dans l'homme en vérité !
Gardez que trop chercher ne vous séduise
Loin d'une sage et forte humilité...
Le seul savant, c'est encore
Moïse !

XII

Or, vous voici promus, petits amis,
Depuis les temps de ma lettre première.
Promus, disais-je, aux fiers emplois promis
A votre thèse, en ces jours de lumière.

Vous voici rois de
France !
A votre tour ! (Rois à plusieurs d'une
France postiche,
Mais rois de fait et non sans quelque amour
D'un trône lourd avec un budget riche '.)

A l'œuvre, amis petits !
Nous avons droit
De vous y voir, payant de notre poche.
Et d'être un peu réjouis à l'endroit
De votre état sans peur et sans reproche.

Sans peur ?
Du maître ? Ô le maître, mais c'est
L'ignorant-chiffre et le
Suffrage-nombre,
Total, le peuple, « un âne » fort qui « s'est
Cabré » pour vous, espoir clair, puis fait sombre.

Cabré comme une chèvre, c'est le mot.
Et votre bras, saignant jusqu'à l'aisselle,
S'efforce en vain : fort comme
Béhémot,
Le monstre tire... et votre peur est telle

Que l'âne brait, que le voilà parti
Qui par les dents vous boute cent ruades
En forme de reproche bien senti...
Courez après, frottant vos reins malades !

O
Peuple, nous t'aimons immensément :
N'es-tu donc pas la pauvre âme ignorante
En proie à tout ce qui sait et qui ment?
N'es-tu donc pas l'immensité souffrante } ?

La charité nous fait chercher tes maux,

La foi nous guide à travers tes ténèbres.

On t'a rendu semblable aux animaux.

Moins leur candeur, et plein d'instincts funèbres.

L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf,
Nabuchodonosor et te* fait paître.
Ane obstiné, mouton buté, dur bœuf.
Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre !

ô paysan cassé sur tes sillons.
Pâle ouvrier qu'esquinte la machine.
Membres sacrés de
Jésus-Christ, allons.
Relevez-vous, honorez votre échine,

Portez l'amour qu'il faut à vos bras forts,
Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,
Respectez-les, fuyez ces chemins tors.
Fermez l'oreille à ce conseil immonde,

Redevenez les
Français d'autrefois.
Fils de l'Église, et dignes de vos pères ! Ô s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois.
Leurs os sueraient de honte aux cimetières.


Vous, nos tyrans minuscules d'un jour, (L'énormité des actes rend les princes
Surtout de souche impure, et malgré cour
Et splendeur et le faste, encor plus minces).

Laissez le règne et rentrez dans le rang.
Aussi bien l'heure est proche où la tourmente
Vous va donner des loisirs, et tout blanc c
L'avenir flotte avec sa
Fleur charmante

Sur la
Bastille absurde où vous teniez

La
France aux fers d'un blasphème et d'un schisme,

Et la chronique en de cléments
Téniers

Déjà vous peint allant au catéchisme.

XIII

Prince mort en soldat ' à cause de la
France,

Ame certes élue,
Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance,

Je t'aime et te salue !

Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie

Va sous tant de ténèbres,
Vaisseau désemparé dont l'équipage crie

Avec des voix funèbres,

Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages

Semblent écrits d'avance...
Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,

Détesta ton enfance.

Et plus tard, cœur pirate épris des seules côtes

Où la révolte naisse,
Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes.

Abhorrait ta jeunesse.

Maintenant j'aime
Dieu dont l'amour et la foudre

M'ont fait une âme neuve.
Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,

Humble, accepte l'épreuve.

J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes

Pour les pleurs de ta mère,
Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes.

Comme un héros d'Homère.

Et je dis. réservant d'ailleurs mon vœu suprême

Au lys de
Louis
Seize :
Napoléon, qui fus digne du diadème.

Gloire à ta mort française !

Et priez bien pour nous, pour cette
France ancienne,

Aujourd'hui vraiment «
Sire »,
Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne ,

Bon chrétien, du martyre !

XIV

Vous reviendrez bientôt ' les bras pleins de pardons

Selon votre coutume, Ô
Pères excellents qu'aujourd'hui nous perdons

Pour comble d'amertume.

Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur,

Avec la
Fleur chérie",
Et que de pleurs joyeux, et quels cris de bonheur

Dans toute la patrie !

Vous reviendrez, après ces glorieux exils.

Après des moissons d'âmes.
Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils

Encore plus infâmes,

Après avoir couvert les îles et la mer

De votre ombre si douce
Et réjoui le ciel et consterné l'enfer.

Béni qui vous repousse.

Béni qui vous dépouille au cri de liberté,

Béni l'impie en armes.
Et l'enfant qu'il vous prend des bras, - et racheté

Nos crimes par vos larmes !

Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu,

Vous êtes l'espérance.
A tantôt.
Pères saints, qui nous vaudrez de
Dieu

Le salut pour la
France !

XV

On n'offense que
Dieu qui seul pardonne.

Mais
On contriste son frère, on l'afflige, on le blesse,
On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,
Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix
Des simples, et donner au monde sa pâture.
Scandale, cœurs perdus, gros mots et rire épais.
Le plus souvent, par un effet de la nature
Des choses, ce péché trouve son châtiment
Même ici-bas, féroce et long, communément.
Mais l'Amour tout-puissant donne à la créature
Le sens de son malheur qui mène au repentir
Par une route lente et haute, mais très sûre.
Alors un grand désir, un seul, vient investir
Le pénitent, après les premières alarmes,
Et c'est d'humilier son front devant les larmes
De naguère, sans rien qui pourrait amortir
Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes
Comme un soldat vaincu, — triste, de bonne foi-Ô ma sœur, qui m'avez puni, pardonnez-moi ' !

XVI

Écoutez la chanson ' bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse " !
La voix vous fut connue (et chère !),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée.
Pourtant comme elle encore fière *,
Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d'automne.
Cache et montre au cœur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue ,
Que la bonté c'est notre vie.
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre.
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !... Écoutez la chanson bien sage.

XVII

Les chères mains qui furent miennes ',
Toutes petites, toutes belles.
Après ces méprises mortelles
Et toutes ces choses païennes.

Après les rades et les grèves.

Et les pays et les provinces.

Royales mieux qu'au temps des princes,

Les chères mains m'ouvrent les rêves.

Mains en songe, mains sur mon âme,
Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,
Parmi ces rumeurs scélérates.
Dire à cette âme qui se pâme ?

Ment-elle, ma vision chaste
D'affinité spirituelle.
De complicité maternelle,
D'affection étroite et vaste ?

Remords si cher, peine " très bonne.
Rêves bénis, mains consacrées, Ô ces mains, ses mains* vénérées.
Faites le geste qui pardonne !

XVIII

Et j'ai revu l'enfant unique : il m'a semblé
Que s'ouvrait dans mon cœur la dernière blessure,
Celle dont la douleur plus exquise m'assure
D'une mort désirable en un jour consolé.

La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure !

En ces instants choisis elles ont éveillé

Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé.

Et tout mon sang chrétien chanta la
Chanson pure.

J'entends encor, je vois encor !
Loi du devoir

Si douce !
Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir.

J'entends, je vois toujours !
Voix des bonnes pensées !

Innocence, avenir !
Sage et silencieux.

Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,

Belles petites mains qui fermerez nos ' yeux !

XIX

Voix de l'Orgueil : un cri puissant comme d'un cor,
Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or.
On trébuche à travers des chaleurs d'incendie...
Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.

Voix de la
Haine : cloche en mer, fausse, assourdie
De neige lente.
Il fait si froid !
Lourde, affadie,
La vie a peur et court follement sur le quai
Loin de la cloche qui devient plus assourdie.

Voix de la
Chair : un gros tapage fatigué.
Des gens ont bu.
L'endroit fait semblant d'être gai.
Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces
Où vient mourir le gros" tapage fatigué.

Voix d'Autrui : des lointains dans des brouillards.
Des noces

Vont et viennent.
Des tas d'embarras.
Des négoces,

Et tout le cirque des civilisations

Au son trotte-menu du violon des noces.

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations
Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions
Pour l'assourdissement des silences honnêtes,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,

Ah, les
Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes.
Sentences, mots en vain, métaphores mal faifs,
Toute la rhétorique en mite des péchés,
Ah, les
Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés,
Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés
Que nourrit la douceur de la
Parole forte.
Car notre cœur n'est plus de ceux que vous cherchez !

Mourez parmi la voix que la
Prière emporte
Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
Mourez parmi la voix que la
Prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l'Amour !

XX

L'ennemi ' se déguise en l'Ennui

Et me dit : «
A quoi bon, pauvre dupe ? »

Moi je passe et me moque de lui.

L'ennemi se déguise en la
Chair

Et me dit : «
Bah, retrousse une jupe " ! »

Moi j'écarte le conseil amer.

L'ennemi se transforme en un
Ange
De lumière et dit : «
Qu'est ton effort
A côté des tributs de louange
Et de
Foi dus au
Père céleste ?
Ton amour va-t-il jusqu'à la mort ? »
Je réponds : «
L'Espérance me reste. »

Comme c'est le vieux logicien, a fait bientôt de me réduire
A ne plus vouloir répliquer rien.
Mais sachant qui c'est, épouvanté
De ne plus sentir les mondes luire,
Je prierai pour de l'humilité.

XXI

Va ton chemin sans plus t'inquiéter !
La route est droite et tu n'as qu'à monter,
Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille,
Et l'arme unique au cas d'une bataille :
La pauvreté d'esprit et
Dieu pour toi.

Surtout il faut garder toute espérance.
Qu'importe un peu de nuit et de souffrance ?
La route est bonne et la mort est au bout.
Oui, garde toute espérance surtout :
La mort là-bas te dresse un lit de joie.

Et fais-toi doux de toute la douceur.
La vie est laide, encore c'est ta sœur.
Simple, gravis la côte et même chante,
Pour écarter la prudence méchante
Dont la voix basse est pour tenter ta foi.

Simple comme un enfant, gravis la côte.
Humble comme un pécheur qui hait la faute.
Chante, et même sois gai, pour défier
L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer
Afin que tu t'endormes sur la voie.

Ris du vieux
Piège et du vieux
Séducteur,
Puisque la
Paix est là, sur la hauteur.
Qui luit parmi des fanfares de gloire.
Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire
Déjà l'Ange
Gardien étend sur toi

Joyeusement des ailes de victoire.

XXII

Pourquoi triste, ô mon âme.
Triste jusqu'à la mort ',
Quand l'effort te réclame,
Quand le suprême effort
Est là qui te réclame?

Ah ! tes mains que tu tords
Au lieu d'être à la tâche.
Tes lèvres que tu mords
Et leur silence lâche.
Et tes yeux qui sont morts !

N'as-tu pas l'espérance

De la fidélité.

Et, pour plus d'assurance

Dans la sécurité,

N'as-tu pas la souffrance ?

Mais chasse le sommeil
Et ce rêve qui pleure.
Grand jour et plein soleil !
Vois, il est plus que l'heure
Le ciel bruit vermeil.

Et la lumière crue
Découpant d'un trait noir
Toute chose apparue
Te montre le
Devoir
Et sa forme bourrue.

Marche à lui vivement.
Tu verras disparaître
Tout aspect inclément
De sa manière d'être.
Avec
Péloignement.

C'est le dépositaire
Qui te garde un trésor
D'amour et de mystère.
Plus précieux que l'or.
Plus sûr que rien sur terre.

Les biens qu'on ne voit pas,

Toute joie inouïe.

Votre paix, saints combats,

L'extase épanouie

Et l'oubli d'ici-bas,

Et l'oubli d'ici-bas!

XXIII

Né l'enfant des grandes villes
Et des révoltes serviles,
J'ai là tout cherché, trouvé,
De tout appétit rêvé-Mais, puisque rien n'en demeure.

J'ai dit un adieu léger
A tout ce qui peut changer.
Au plaisir, au bonheur même.
Et même à tout ce que j'aime
Hors de vous, mon doux
Seigneur !

La
Croix m'a pris sur ses ailes

Qui m'emporte aux meilleurs zèles ",

Silence, expiation,

Et l'âpre vocation

Pour la vertu qui s'ignore.

Douce, chère
Humilité,
Arrose ma charité,
Trempe-la de tes eaux vives, Ô mon cœur, que tu ne vives
Qu'aux fins d'une bonne mort !

XXIV

L'âme antique était rude et vaine
Et ne voyait dans la douleur
Que l'acuité de la peine
Qu
I'étonnement du malheur.

L'art, sa figure la plus claire.
Traduit ce double sentiment
Par deux grands types de la
Mère
En proie au suprême tourment.

C'est la vieille reine de
Troie ' :
Tous ses fils sont morts par le fer.

Alors ce deuil brutal aboie
Et glapit au bord de la mer.

Elle court le long du rivage.
Bavant vers le flot écumant.
Hirsute, criarde, sauvage,
La chienne littéralement !...

Et c'est
Niobé qui s'effare
Et garde fixement des yeux
Sur les dalles de pierre rare
Ses enfants tués par les dieux.

Le souffle expire sur sa bouche.
Elle meurt dans un geste fou.
Ce n'est plus qu'un marbre farouche
Là transporté nul ne sait d'où !...

La douleur chrétienne est immense.
Elle, comme le cœur humain.
Elle souffre, puis elle pense.
Et calme poursuit son chemin.

Elle est debout sur le
Calvaire
Pleine de larmes et sans cris.
C'est également une
Mère,
Mais quelle
Mère de quel
Fils !

Elle participe au
Supplice
Qui sauve toute nation.
Attendrissant le sacrifice
Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d'EUe,
Sur le monde et sur sa langueur
Toute la
Charité ruisselle
Des sept
Blessures de son cœur!

Au jour qu'il faudra, pour la gloire
Des deux enfin tout grands ouverts.
Ceux qui surent et purent croire,
Bons et doux, sauf au seul
Pervers,

Ceux-là, vers la joie infinie
Sur la colline de
Sion.
Monteront, d'une aile bénie,
Aux plis de son assomption.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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