Poèmes

Printemps

par Michel Deguy

Des milliers d'insectes orangés se sont abattus sur la lande ; les genêts sont en fleurs : un peuplement, une bénédiction, quelque chose qui ne peut qu'être venu d'en
haut pour s'être posé comme un miel sombre en gouttes, une manne.

Là-bas l'île du golfe est un lit très long sous l'alcôve de lourds nuages. Plus proches les pommiers ont organisé une fête lente, mêlant leurs gerbes de
confetti, cœur d'un carnaval un instant figé.

Sur l'océan rien n'a changé : l'hiver règne, fosse infranchissable sous la herse des pluies.

La limite est marquée par l'alouette sublime et invisible : elle se tient en son cri, héraull, plus clair, plus haut que le grondement de la meute marine.

Cependant une bête en nous ne cesse de s'assoupir : souffle de vache qui froisse, la nuit, entre ses narines ; pente de la fatigue comme une ancre, pente à glisser en rumination,
lourd, chu sur coudes et, genoux, poils emmêlés à l'herbe. Tu es supplicié sur la roue Terre, attaché aux quatre poignets par du végétal, cloué par la
pluie dans l'immense herbier, tout l'ossement solidaire du grand looping terrestre ; dormir, dormir ; la conscience dans la coupe de l'haleine, joues dans la paume douce du retour de souffle ;
la chevelure au loin devient haie lisière forêt ; les grillons du sang grillagent l'oreille. ; les larmes deviennent ruisseau là-bas rivière là-bas mer là-bas.
C'est pure attente identique à nulle attente.

Plaqué à la muraille d'herbes comprends le montagnard : ce qu'il aime c'est la terre dressée ; ramper debout; il la prend là où elle se refuse, se cabre, s'oppose
à la foulée. Il ne la quitte plus. Or il suffit de ramper dans le champ pour l'avoir plus interminable à plat vers la cime reculée de l'horizon, pic vers la naissance du
soleil.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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