Poèmes

Paroles D'un Conservateur

par Victor Hugo

Victor Hugo

Etait-ce un rêve? étais-je éveillé? jugez-en.

Un homme, — était-il grec, juif, chinois, turc, persan?

Un membre du parti de l'ordre, véridique

Et grave, me disait : «
Cette mort juridique

Frappant ce charlatan, anarchiste éhonté.

Est juste.
Il faut que l'ordre et que l'autorité

Se défendent.
Comment souffrir qu'on les discute?

D'ailleurs les lois sont là pour qu'on les exécute.

Il est des vérités éternelles qu'il faut

Faire prévaloir, fût-ce au prix de l'échafaud.

Ce novateur prêchait une philosophie.

Amour, progrès, mots creux, et dont je me défie.

Il raillait notre culte antique et vénéré.

Cei homme était de ceux qui n'ont rien de sacré,-

Il ne respectait rien de tout ce qu'on respecte.

Pour leur inoculer sa doctrine suspecte.

Il allait ramassant dans les plus méchants lieux

Des bouviers, des pêcheurs, des drôles bilieux,

D'immondes va-nu-pieds n'avant ni sou ni maille;

Il faisait son cénacle avec cette canaille.

Il ne s'adressait pas à l'homme intelligent.

Sage, honorable, ayant des rentes, de l'argent,

Du bien; il n'avait garde.
Il égarait les masses;

Avec les doigts levés en l'air et des grimaces.

Il prétendait guérir malades et blessés

Contrairement aux lois.
Mais ce n'est pas assez.

L'imposteur, s'il vous plaît, tirait les morts «les
Cosses.

Il prenait de faux noms et des qualités fausses,

Et se
Faisait passer pour ce qu'il n'était pas.

Il errait au hasard, disant : —
Suivez mes pas, —

Tantôt dans la campagne et tantôt dans la ville.

N'est-ce pas exciter à la guerre civile,

Au mépris, à la haine entre les citoyens?

On voyait accourir vers lui d'affreux payens,

Couchant dans les fossés et dans les fours à plâtre.

L'un boiteux, l'autre sourd, l'autre un œil sous l'em-

L'autre raclant sa plaie avec un vieux tesson. [plâtre»

L'honnête homme indigné rentrait dans sa maison

Quand ce jongleur passait avec cette séquelle.

Dans une fête, un jour, je ne sais plus laquelle,

Cet homme prit un fouet, et criant, déclamant,

Il se mit à chasser, mais fort brutalement.

Des marchands patentés, le fait est authentique,

Très braves gens tenant sur le parvis boutique,

Avec permission, ce qui, je crois, suffit,

Du clergé qui touchait sa part de leur profil.

Il traînait à sa suite une espèce de fille';

Il allait, pérorant, ébranlant la famille.

Et la religion, et la société;

Il sapait la morale et la propriété;

Le peuple le suivait, laissant les champs en friches;

C'était fort dangereux.
Il attaquait les riches,

Il flagornait le pauvre, affirmant qu'ici-bas

Les hommes sont égaux et frères, qu'il n'est pas

De grands ni de petits, d'esclaves ni de maîtres,

Que le fruit de la terre est à tous; quant aux piètres.

Il les déchirait; bref, il blasphémait.
Cela

Dans la rue.
Il contait toutes ces horreurs-là

Aux premiers gueux venus, sans cape et sans semelles.
Il fallait en finir; les lois étaient formelles,
On l'a crucifié. »

Ce mot, dit d'un air doux,
Me frappa.
Je lui dis : «
Mais qui donc êtes-vous? »
Il répondit : «
Vraiment, il fallait un exemple.
Je m'appelle Élizab1, je suis scribe du temple. —
Et de qui parlez-vous? » demandai-je.
Il reprit : «
Mais! de ce vagabond qu'on nomme
Jésus-Christ. »



Poème publié et mis à jour le: 16 novembre 2012

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