Poèmes

Ô Rage, Ô Désespoir...

par Pierre Corneille

Pierre Corneille

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son
Roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?

Ô cruel souvenir de ma gloire passée, Œuvre de tant de jours en un jour effacée !

Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur,
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le
Comte,
Et mourir sans vengeance ou vivre dans la honte ?

Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur

Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du
Roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux inutile instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui dans cette offense
M'a servi de parade et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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