Poèmes

Napoléon Ii

par Victor Hugo

Victor Hugo

Mil huit cent onze! —
O temps où des peuples sans

[nombre
Attendaient prosternés sous un nuage sombre

Que le ciel eût dit oui,
Sentaient trembler sous eux les états centenaires,
Et regardaient le
Louvre entouré de tonnerres,

Gomme un mont
Sinaï!

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,
Ils se disaient entre eux :
Quelqu'un de grand va naître.
L'immense empire attend un héritier demain.
Qu'est-ce que le
Seigneur va donner à cet homme
Qui, plus grand que
César, plus grand même que

[Rome,
Absorbe dans son sort le sort du genre humain? —

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde
S'entrouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné,
Et les peuples béants ne purent que se taire,
Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né. i

Au souffle de l'enfant, dôme des
Invalides,
Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides
Frémirent, comme au vent frémissent les épis;
Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,
Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise
Les canons monstrueux à ta porte accroupis !

Et lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine;
Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine,

S'étaient enfin ouverts !
Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle,
Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers!

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes
Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi,
Comme un aigle arrivé sur une haute cime,
Il cria tout joyeux avec un air sublime : —
L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi!

II

Non, l'avenir n'est à personne!
Sire, l'avenir est à
Dieu !
A chaque fois que l'heure sonne,
Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir! l'avenir! mystère!
Toutes les choses de la terre,
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoire aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées,
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l'oiseau sur nos toits!

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on

[pleure,
Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main,
O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte,
Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,

Et qu'on nomme demain !

Oh ! demain, c'est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourd'hui sème la cause,
Demain
Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile.
C'est le nuage sur l'étoile,
C'est un traître qui se dévoile,
C'est le bélier qui bat les tours,
C'est l'astre qui change de zone,
C'est
Paris qui suit
Babylone;
Demain, c'est le sapin du trône,
Aujourd'hui, c'en est le velours!

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume.
Demain, ô conquérant, c'est
Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.
Demain, c'est
Waterloo! demain, c'est
Sainte-Hélène!

Demain, c'est le tombeau!

Vous pouvez entrer dans les villes
Au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles
Avec le tranchant de l'acier;
Vous pouvez, ô mon capitaine,
Barrer la
Tamise hautaine,
Rendre la victoire incertaine
Amoureuse de vos clairons,
Briser toutes portes fermées,
Dépasser toutes renommées,
Donner pour astre à des armées
L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,
Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ;
Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,
L'Europe à
Charlemagne, à
Mahomet l'Asie; —
Mais tu ne prendras pas demain à l'Eternel !

III

O revers! ô leçon! —
Quand l'enfant de cet homme
Eut reçu pour hochet la couronne de
Rome;
Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit;
Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble
Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ;
Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles
Autour du nouveau-né riant sur son chevet;
Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde,
Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde
Selon le songe qu'il rêvait;

Quand tout fut préparé par les mains paternelles
Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles;
Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais;
Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire,
On eut enraciné bien avant dans la terre
Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la
France
Un vase tout rempli du vin de l'espérance, —
Avant qu'il eût goûté de ce poison doré,
Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe,
Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe
Et l'emporta tout effaré !

IV

Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles,
Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ;
Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon;
Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie;
Chacun selon ses dents se partagea la proie ;
L'Angleterre prit l'aigle, et ['Autriche l'aiglon.

Vous savez ce qu'on fit du géant historique.
Pendant six ans on vit, loin derrière l'Afrique,
Sous le verrou des rois prudents,


Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie! —
Cette grande figure en sa cage accroupie,

Ployée, et les genoux aux dents.

Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !

Mais les cœurs de lion sont les vrais coeurs de père.

Il aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde,
Le portrait d'un enfant et la carte du monde,

Tout son génie et tout son cœur!

Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve,

Ce qui se remuait dans cette tête chauve,

Ce que son œil cherchait dans le passé profond,


Tandis que ses geôliers, sentinelles placées
Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,

En regardaient passer les ombres sur son front; —

Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée
Que vous aviez naguère écrite avec l'épée :

Arcole,
Austerlitz,
Montmirail;
Ni l'apparition des vieilles pyramides;
Ni le pacha du
Caire et ses chevaux numides

Qui mordaient le vôtre au poitrail;

Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille
Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons,
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée
Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée

Comme les mâts des bataillons ;

Ce n'était pas
Madrid, le
Kremlin et le
Phare,

La diane au matin fredonnant sa fanfare,

Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,

Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,

Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,

Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés :

Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose
D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,

Gracieux comme l'orient,
Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée
D'une goutte de lait au bout du sein restée

Agace sa lèvre en riant.

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise,
Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise,

Il pleurait, d'amour éperdu.
Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui glacée,
Seul être qui pouvais distraire sa pensée

Du trône du monde perdu !

V

Tous deux sont morts. —
Seigneur, votre droite est
Vous avez commencé par le maître invincible, [terrible !

Par l'homme triomphant;
Puis vous avez enfin complété l'ossuaire;
Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire

Du père et de l'enfant!

Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte !
L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,

Mais la mort lui dit non!
Chaque élément retourne où tout doit redescendre.
L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.

L'oubli reprend le nom.

VI

O révolutions! j'ignore,

Moi, le moindre des matelots,

Ce que
Dieu dans l'ombre élabore

Sous le tumulte de vos flots.

La foule vous hait et vous raille. -

Mais qui sait comment
Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille,

Si le cri des gouffres amers,

Si la trombe aux ardentes serres,

Si les éclairs et les tonnerres,

Seigneur, ne sont pas nécessaires

A la perle que font les mers !

Pourtant cette tempête est lourde
Aux princes comme aux nations ;
Oh ! quelle mer aveugle et sourde
Qu'un peuple en révolutions!
Que sert ta chanson, ô poète?
Ces chants que ton génie émiette
Tombent à la vague inquiète
Qui n'a jamais rien entendu !
Ta voix s'enroue en cette brume,
Le vent disperse au loin ta plume,
Pauvre oiseau chantant dans l'écume
Sur le mât d'un vaisseau perdu !

Longue nuit ! tourmente éternelle !
Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Hommes et choses, pêle-mêle,
Vont roulant dans l'abîme obscur.
Tout dérive et s'en va sous l'onde,
Rois au berceau, maîtres du monde,
Le front chauve et la tête blonde,
Grand et petit
Napoléon!
Tout s'efface, tout se délie,
Le flot sur le flot se replie,
Et la vague qui passe oublie
Léviathan comme
Alcyon !

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine;
Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli;
Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine
De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli;

Puisqu'il me fut donné 'de t'entendre me dire
Les mots où se répand le cœur mystérieux;
Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours;
Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
Une feuille de rose arrachée à tes jours;

Je puis maintenant dire aux rapides années : —
Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre !
Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !


Que Pensez-Vous de ce Poème?

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Retour au Top