Poèmes

Les Enfants Gâtés

par Victor Hugo

Victor Hugo

En me voyant si peu redoutable aux enfants,
Et si rêveur devant les marmots triomphants,
Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes ;
Un grand-père échappé passant toutes les bornes,

C'est moi.
Triste, infini dans la paternité,
Je ne suis rien qu'un bon vieux sourire entêté.
Ces chers petits !
Je suis grand-père sans mesure ;
Je suis l'ancêtre aimant ces nains que l'aube azuré,
Et regardant parfois la lune avec ennui,

Et la voulant pour eux, et même un peu pour lui ;
Pas raisonnable enfin.
C'est terrible.
Je règne
Mal, et je ne veux pas que mon peuple me craigne ;
Or, mon peuple, c'est
Jeanne et
George ; et moi, barbon,
Aïeul sans frein, ayant cette rage, être bon,

Je leur fais enjamber toutes les lois, et j'ose
Pousser aux attentats leur république rose ;
La popularité malsaine me séduit ;
Certe, on passe au vieillard, qu'attend la froide nuit,
Son amour pour la grâce et le rire et l'aurore ;

Mais des petits, qui n'ont pas fait de crime encore,
Je vous demande un peu si le grand-père doit
Etre anarchique, au point de leur montrer du doigt,

Comme pouvant dans l'ombre avoir des aventures,
L'auguste armoire où sont les pots de confitures ' !

Oui, j'ai pour eux, parfois, - ménagères, pleurez ! -Consommé le viol de ces vases sacrés.
Je suis affreux.
Pour eux je grimpe sur des chaises !
Si je vois dans un coin une assiette de fraises
Réservée au dessert de nous autres, je dis :

Ô chers petits oiseaux goulus du paradis,

C'est à vous !
Voyez-vous, en bas, sous la fenêtre,
Ces enfants pauvres, l'un vient à peine de naître,
Ils ont faim.
Faites-les monter, et partagez.

Jetons le masque.
Eh bien ! je tiens pour préjugés,

Oui, je tiens pour erreurs stupides les maximes
Qui veulent interdire aux grands aigles les cimes,
L'amour aux seins d'albâtre et la joie aux enfants.
Je nous trouve ennuyeux, assommants, étouffants.
Je ris quand nous enflons notre colère d'homme

Pour empêcher l'enfant de cueillir une pomme,
Et quand nous permettons un faux serment aux rois.
Défends moins tes pommiers et défends mieux tes droits,
Paysan.
Quand l'opprobre est une mer qui monte ;
Quand je vois le bourgeois voter oui pour sa honte ;

Quand
Scapin est évêque et
Basile banquier ;
Quand, ainsi qu'on remue un pion sur l'échiquier,
Un aventurier pose un forfait sur la
France,
Et le joue, impassible et sombre, avec la chance
D'être forçat s'il perd et s'il gagne empereur ;

Quand on le laisse faire, et qu'on voit sans fureur

Régner la trahison abrutie en orgie,

Alors dans les berceaux, moi, je me réfugie,

Je m'enfuis dans la douce aurore, et j'aime mieux

Cet essaim d'innocents, petits démons joyeux

Faisant tout ce qui peut leur passer par la tête,

Que la foule acceptant le crime en pleine fête

Et tout ce bas-empire infâme dans
Paris ;

Et les enfants gâtés que les pères pourris '.



Poème publié et mis à jour le: 16 novembre 2012

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