L'Effort, Victor Hugo
Poèmes

L'Effort

par Victor Hugo

Victor Hugo

Quoi ! l'eau court, le cheval se déferre.
L'humble oiseau brise l'œuf à coups de bec, le vent
Prend la fuite, malgré l'éclair le poursuivant,

Le loup s'en va, bravant le pâtre et le molosse,
Le rat ronge sa cage, et lui, titan, colosse,
Lui dont le cœur a plus de lave qu'un volcan,
Lui
Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan ' ! fureur !
Non.
Il tord ses os, tend ses vertèbres,

Se débat.
Lequel est le plus dur, ô ténèbres !
De la chair d'un titan ou de l'airain des dieux ?
Tout à coup, sous l'effort... - ô matin radieux,
Quand tu remplis d'aurore et d'amour le grand chêne.
Ton chant n'est pas plus doux que le bruit d'une chaîne

Qui se casse et qui met une âme en liberté ! -Le carcan s'est fendu, les nœuds ont éclaté !
Le roc sent remuer l'être extraordinaire ;

Ah ! dit
Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre ;
Le voilà libre !

Non, la montagne est sur lui.

Les fers sont les anneaux de ce serpent, l'ennui ;
Ils sont rompus ; mais quoi ! tout ce granit l'arrête ;
Que faire avec ce mont difforme sur sa tête ?
Qu'importe une montagne à qui brisa ses fers !
Certe, il fuira.
Dût-il déranger les enfers,

Certe, il s'évadera dans la profondeur sombre !
Qu'importe le possible et les chaos sans nombre,
Le précipice en bas, l'escarpement en haut !
Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot.
Il arrache une pierre, une autre, une autre encore ;

Oh ! quelle étrange nuit sous l'univers sonore !
Un trou s'offre, lugubre, il y plonge, et, rampant
Dans un vide où l'effroi du tombeau se répand,
Il voit sous lui de l'ombre et de l'horreur.
Il entre.
Il est dans on ne sait quel intérieur d'antre ;

II avance, il serpente, il fend les blocs mal joints ;
Il disloque la roche entre ses vastes poings ;
Les enchevêtrements de racines vivaces.
Les fuites d'eau mouillant de livides crevasses,
Il franchit tout ; des reins, des coudes, des talons,

II pousse devant lui l'abîme et dit :
Allons !
Et le voilà perdu sous des amas funèbres,
Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres.
Et tout le noir dessous de l'Olympe éclatant.
Par moments il s'arrête, il écoute, il entend

Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre.
Bruit tragique.

À plat ventre, ainsi que la panthère,
Il s'aventure ; il voit ce qui n'a pas de nom.
Il n'est plus prisonnier ; s'est-il échappé ?
Non.
Où fuir, puisqu'ils ont tout ?
Rage ! ô pensée amère ! *
Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère ;
Stagnation.
Noirceur.
Tombe.
Blocs étouffants.
Et dire que les dieux sont là-haut triomphants !
Et que la terre est tout, et qu'ils ont pris la terre !
L'ombre même lui semble hostile et réfractaire.

Mourir, il ne le peut ; mais renaître, qui sait ?
Il va '.
L'obscurité sans fond, qu'est-ce que c'est ?
Il fouille le néant et le néant résiste.
Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste,
Derrière une cloison de fournaise apparaît.

Le titan continue.
Il se tient en arrêt,

Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route,
Et fuit, sans que le mont qu'il a sur lui s'en doute,
Les olympes n'ayant conscience de rien.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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