Poèmes

Le Petit Roi de Galice

par Victor Hugo

Victor Hugo

Laveuses qui, dès l'heure où l'orient se dore,
Chantez, battant du linge aux fontaines d'Andorre,
Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel ;
Chevriers qui roulez sur le
Jaïzquivel
Dans les nuages gris votre hutte isolée ;
Muletiers qui poussez de vallée en vallée
Vos mules sur les ponts que
César éleva,
Sait-on ce que là-bas le vieux mont
Corcova
Regarde par-dessus l'épaule des collines ?

Le mont regarde un choc hideux de javelines,
Un noir buisson vivant de piques, hérissé,
Comme au pied d'une tour que ceindrait un fossé,
Autour d'un homme, tête altière, âpre, escarpée,
Que protège le cercle immense d'une épée.
Tous d'un côté ; de l'autre, un seul ; tragique duel !
Lutte énorme ! combat de l'Hydre et de
Michel !

Qui pourrait dire au fond des deux pleins de huées
Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées
Et ce que fait
Roland entouré d'ennemis ?
Larges coups, flots de sang par des bouches vomis,
Faces se renversant en arrière livides,

Casques brisés roulant comme des cruches vides,
Flots d'assaillants toujours repoussés, blessés, morts,
Cris de rage.
O carnage ! ô terreur ! corps à corps
D'un homme contre un tas de gueux épouvantable !
Comme un usurier met son or sur une table,
Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit.
Durandal flamboyant semble un sinistre esprit ;
Elle va, vient, remonte et tombe, se relève,
S'abat, et fait la fête effrayante du glaive ;
Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts,
Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons,
Se courbent ; et l'épée éclatante et fidèle
Donne des coups d'estoc qui semblent des coups

[d'aile ;
Et sur le héros, tous ensemble, le truand,
Le prince, furieux, s'acharnent, se ruant,
Frappant, parant, jappant, hurlant, criant :

[main-forte !
Roland est-il blessé ?
Peut-être.
Mais qu'importe ?
Il lutte.
La blessure est
Faîtière faveur
Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur,
Et la chair de
Roland, mieux que l'acier trempée,
Ne craint pas ce baiser farouche de l'épée.
Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats,
Lasos plombés, couteaux catalans, navajas,
Qui frappent le héros, sur qui cette famille
De monstres se reploie et se tord et fourmille ;
Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds
Comme les gonflements d'un dragon épineux ;
Son armure est partout bosselée et fêlée ;
Et
Roland par moments songe dans la mêlée : —
Pense-t-il à donner à boire à mon cheval ?

Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val,
Et sur l'herbe partout des gouttes de sang pleuvent ;
Cette clairière aride et que jamais n'abreuvent
Les urnes de la pluie et les vastes seaux d'eau
Que l'hiver jette au front des monts d'Urbistondo,
S'ouvre, et, toute brûlée et toute crevassée,
Consent joyeusement à l'horrible rosée ;
Fauve, elle dit :
C'est bon.
J'ai moins chaud

[maintenant.
Des satyres, couchés sur le dos, égrenant '
Des grappes de raisin au-dessus de leur tête,
Des aegipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête,
Joutant avec le vieux
Silène, s'essoufflant
A se vider quelque outre énorme dans le flanc,
Tétant la nymphe
Ivresse en leur riante envie,
N'ont pas la volupté de la soif assouvie
Plus que ce redoutable et terrible ravin.
La terre boit le sang mieux qu'un faune le vin.
Un assaut est suivi d'un autre assaut.
A peine
Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne,
Que voilà de nouveau qu'on lui mord le talon.
Noir fracas ! la forêt, la lande, le vallon,
Les cols profonds, les pics que l'ouragan insulte,
N'entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte ;
Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort ;
Tout l'écho retentit.
Qu'est-ce donc que la mort
Forge dans la montagne et fait dans cette brume,
Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume,
Durandal pour marteau,
Roland pour forgeron ?

Le combat finissait ; tous ces monts radieux
Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux,
S'éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule,
Et, regardant
Roland, se souvenaient d'Hercule.
Plus d'infants ; neuf étaient tombés ; un avait fui,
C'était
Ruy le subtil ; mais la bande sans lui
Avait continué, car rien n'irrite comme
La honte et la fureur de combattre un seul homme ;
Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant,
Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ
Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche ;
Elle s'était rompue en ce labeur farouche ;
Ce qui n'empêchait pas
Roland de s'avancer ;
Les bandits, le croyant prêt à recommencer,
Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable,
A chaque mouvement de son bras redoutable,
Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas ;
Et, pas à pas,
Roland, sanglant, terrible, las,
Les chassait devant lui parmi les fondrières ;
Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.



Poème publié et mis à jour le: 16 novembre 2012

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