Le Mépris de la Vie et Consolation Contre la Mort, Jean-Baptiste Chassignet
Poèmes

Le Mépris de la Vie et Consolation Contre la Mort

par Jean-Baptiste Chassignet

V

Assieds-toi sur le bord d'une ondante rivière,
Tu la verras fluer d'un perpétuel cours,
Et flots sur flots roulant en mille et mille tours
Décharger par les prés son humide carrière.

Mais tu ne verras rien de cette onde première
Qui naguère coulait; l'eau change tous les jours,
Tous les jours elle passe et la nommons toujours
Même fleuve et même eau, d'une même manière.

Ainsi l'homme varie et ne sera demain

Telle comme aujourd'hui du pauvre corps humain

La force que le temps abbrévie ' et consomme.

Le nom sans varier nous suit jusqu'au trépas
Et combien qu' aujourd'hui celui ne sois pas*
Qui vivais hier passé, toujours même on me nomme.

XL

Notre vie est semblable à la lampe enfumée,
Aux uns le vent la fait couler soudainement,
Aux autres il l'éteint d'un subit soufflement
Quand elle est seulement à demi allumée,

Aux autres elle luit jusqu'au bout consumée,
Mais, en fin, sa clarté cause son brûlement :
Plus longuement elle art *, plus se va consumant,
Et sa faible lueur ressemble à sa fumée.

Même son dernier feu est son dernier coton
Et sa dernière humeur que le trépas glouton
Par divers intervalle ou tôt ou tard consume.

Ainsi naître et mourir aux hommes ce n'est qu'un
Et le flambeau vital qui tout le monde allume,
Ou plus tôt ou plus tard, s'éloigne d'un chacun.

LIII

L'enfance n'est sinon * qu'une stérile fleur,
La jeunesse qu'ardeur d'une fumière vaine,
Virilité qu'ennui, que labeur, et que peine,
Vieillesse que chagrin, repentance, et douleur;

Nos jeux que déplaisirs, nos bonheurs que malheur,
Nos trésors et nos biens que tourment et que gêne,
Nos libertés que lacs % que prisons, et que chaîne,
Notre aise que malaise et notre ris que pleur;

Passer d'un âge à l'autre est s'en aller au change
D'un bien plus petit mal en un mal plus étrange
Qui nous pousse en un lieu d'où personne ne sort.

Notre vie est semblable à la mer vagabonde
Où le flot suit le flot et l'onde pousse l'onde,
Surgissant à la fin au havre de la mort.

LIX

Cet océan battu de tempête et d'orage

Me venant à dédain et le dévoiement

De mon faible estomac prompt au vomissement

Me faisait déjà perdre et couleur et courage,

Quand, pour me délivrer des périls du naufrage,
D'un plus petit bateau je passai vitement
Dans un vaisseau plus grand, tenant assurément
Que plus sûr et gaillard je viendrais au rivage.

Mais las ! ce sont toujours les mêmes cours des vents,
Toujours les mêmes flots qui se vont élevant,
Toujours la même mer qui me trouble et moleste.

Ô mort! si tu ne prends ma requête à dédain,
Tire-moi des hasards de tant d'écueil mondain,
Repoussant mon esquif dedans le port céleste.

LXV

L'enfance incontinent meurt devant la jeunesse,

L'adolescence fait la jeunesse mourir,

La virilité fait au monument courir

L'âge d'adolescence où l'amour nous oppresse,

La virilité cède à la morne vieillesse,
La mort fait le surgeon de vieillesse tarir,
Le jour du lendemain le jourd'hui fait périr,
Tant la fuite du temps et la suite se presse.

Que souhaitons-nous donc, de nos jours périssants
Le trépas importun poussant et repoussant
Notre âge de l'épaule ?
Hommes peu sociables,

Nous courons du présent vers le temps à venir

Et, roulant en nos cœurs comme monceaux de sables,

Ne pouvons en lieu sûr sûrement nous tenir.

LCVIII

Qu'est-ce de votre vie ? une bouteille ' molle
Qui s'enfle dessus l'eau quand le ciel fait pleuvoir
Et se perd aussitôt comme elle se fait voir,
S'entre-brisant à l'heurt d'une moindre bricole ;

Qu'est-ce de votre vie? un mensonge frivole
Qui sous ombre du vrai nous vient à décevoir,
Un songe qui n'a plus ni force ni pouvoir
Lorsque l'œil au réveil sa paupière décolle.

Qu'est-ce de votre vie? un tourbillon rouant*
De fumières à flots gris parmi l'air se jouant
Qui passe plus souvent que la foudre meurtrière.

Puis vous négligerez dorénavant le bien

Durable et permanent pour un point qui n'est rien

Qu'une confie, un mensonge, un songe, une fumière.

CXXV

Mortel, pense quel est dessous la couverture
D'un charnier mortuaire un corps mangé de vers,
Décharné, dénervé ", où les os découverts,
Dépoulpés, dénoués, délaissent leur jointure;

Ici
Tune des mains tombe de pourriture,
Les yeux d'autre côté détournés * à l'envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d'ordinaire pâture;

Le ventre déchiré cornant de puanteur
Infede l'air voisin de mauvaise senteur
Et le nez mi-rongé difforme le visage;

Puis, connaissant l'état de ta fragilité,
Fonde en
Dieu seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus savant et plus sage.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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