Poèmes

Lamartine - Larme des Choses

par Arnaud Baron

L'oiseau qui chante et fuit, la brise qui soupire,
Le ciel bleu, les grands lacs endormis dans les bois,
Tout ce qui vit, se meut, aime, chante et respire,
Surtout l'inerte objet, surtout l'objet sans voix,
Qui ne peut exprimer ses grâces et ses charmes,
Et veut un interprète afin d'être entendu :
Tout est triste en ce jour, les choses ont leurs larmes,
Du sublime rêveur que le monde a perdu !

Oui, vous pouvez pleurer, antres, forêt obscure,
Vous qu'il a tant aimés, vous qu'il trouvait si doux,
Grottes, rochers muets, grands bois pleins de verdure !
Mais nous est-il permis de pleurer comme vous?

Les amants d'autrefois, qui des prochains villages,
En se parlant tout bas, si souvent sont venus
S'enivrer de ses vers sous vos riants ombrages,
Plus tard du chantre aimé se sont-ils souvenus?
N'ont-ils pas oublié, lors de sa décadence,
Celui dont les beaux vers avaient charmé leur coeur?
Se sont-ils étonnés de son triste silence?...
Savaient-ils si c'était impuissance ou douleur?
Chers arbres, vous aimiez l'accueillir sous vos branches,
Etendre sur son front vos rameaux gracieux.
Mais ton cygne, ô Milly, le cygne aux ailes blanches,
Qui pour quitter son nid, pour s'envoler aux cieux,
N'avait qu'à prêter l'aile à tes brises agrestes;
Le cygne dont les chants, les mélodieux chants,
Paraissaient un écho des cantiques célestes,
Tantôt graves et fiers, mais plus souvent touchants ;
Le poëte embrasé d'une céleste flamme,
Qui baignait, en chantant, sa lyre de ses pleurs,
Celui qui le premier sut faire entendre à l'âme
Le pénétrant accent des réelles douleurs ;
Mais le grand orateur dont la parole abonde,
Qui régnait dans la Chambre aux jours tumultueux,
Dont l'ample période, en entrant dans le monde,
Descendait de son trône à pas majestueux;
Dont le perçant regard, au milieu des orages,
Plus loin que notre temps, que notre humanité,
Voyait dans l'avenir, derrière les nuages,
Une ère de splendeur et de sérénité ;
Mais le génie enfin, mais la rare vaillance,
Mais les beaux dévoûments, mais les magiques dons,
Ont-ils pesé pour nous un jour de défaillance,
Et pouvons-nous pleurer ces biens que nous perdons?

Nous n'avons pas le droit de plaindre par des larmes
Le glorieux vaincu de glorieux combats,
Le poëto-tribun, fier dans les jours d'alarmes,
L'homme qu'hier encor nous traînâmes si bas !

Seuls vous pouvez pleurer, antres, forêt obscure,
Qui d'un fidèle amour l'avez toujours aimé !
Seuls, ô rochers muets, seule, ô grande nature,
Sur son divin cercueil que la mort a fermé !

Mais pour vous, coeurs sacrés, vous que le musc anime,
Et vous qui, possédés par un civique orgueil,
Rêvez d'avoir un jour clans un siècle sublime,
Quelle grave leçon vous donne ce cercueil !
N'allez point, entraînés par l'élan de votre âme,
Sans calculer jamais, vous livrer tout entiers;
Gardez un peu pour vous de la céleste flamme
Dont un arrêt de Dieu vous fit les héritiers.
Ils sont prompts à venir les jours de décadence !
La prodigalité lasse l'esprit humain.
Aux efforts violents succède l'impuissance :
Ne vous préparez pas un triste lendemain !
Apprenez à sa vue à mépriser la gloire :
Il vous montre à quel point les peuples sont ingrats.
Ils le furent hier. Rêveurs, vous pouvez croire
Qu'ils le seront demain, et ne changeront pas.
Quand ta main, il est vrai, grande libératrice,
A frappé le grand homme et cloué son cercueil,
Alors dans notre coeur s'ouvre une cicatrice,
Et le remords s'éveille, et nous prenons le deuil !
Ce sont des remords vains! Ce sont des douleurs vaines!
Nous sommes fils des Grecs et du peuple romain :
Hélas ! l'ingratitude est le sang de nos veines ;
Nous pleurons aujourd'hui, nous pécherons demain!
César le savait bien, qui mourut sans rien dire.
Pendant que par ses soins Rome ressuscitait,
Et Socrate qui but avec un doux sourire
La coupe qu'en pleurant Phédon lui présentait !

Extrait de: 
Oasis

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