La Nuit Remue, Henri Michaux
Poèmes

La Nuit Remue

par Henri Michaux

Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.

L'édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule.
Les draps s'humectent, tout se mouille.

L'armoire s'ouvre violemment; un mort en sort et s'abat.
Certes, cela n'est pas réjouissant.

Mais c'est un plaisir que de frapper une belette.
Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano.
Il le faut absolument.
Après on s'en va.
On peut aussi la clouer sur un vase.
Mais c'est difficile.
Le vase n'y résiste pas.
C'est difficile.
C'est dommage.

Un battant accable l'autre et ne le lâche plus.
La porte de l'armoire s'est refermée.

On s'enfuit alors, on est des milliers à s'enfuir.
De tous côtés, à la nage; on était donc si nombreux!

Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne...

2

Sous le plafond bas de ma petite chambre, est ma nuit, gouffre profond.

Précipité constamment à des milliers de mètres de profondeur, avec un abîme plusieurs fois aussi immense sous moi, je me retiens avec la plus grande difficulté aux
aspérités, fourbu, machinal, sans contrôle, hésitant entre le dégoût et l'opiniâtreté; l'ascension-fourmi se poursuit avec une lenteur
interminable.
Les aspérités de plus en plus infimes, se lisent à peine sur la paroi perpendiculaire.
Le gouffre, la nuit, la terreur s'unissent de plus en plus indissolublement.

3

Déjà dans l'escalier elle commença à n'être plus bien grande.
Enfin arrivée au 3me, au moment de franchir le seuil de ma chambre, elle n'était guère plus haute qu'une perdrix.
Non, non, alors je n'y tiens pas.
Une femme, bien! pas une perdrix.
Elle savait bien pourquoi je l'avais appelée.
Ce n'était pas pour... enfin!

Dans ce cas, pourquoi s'obstiner en dépit de toute raison, et me retenir sauvagement par le pantalon?

Le dernier coup de pied que je lui ai envoyé l'a fait tomber jusqu'à la loge de la concierge.

Certes, je ne voulais pas cela.
Elle m'y a forcé, je peux le dire.
Je crois bien que je puis le dire.

Et maintenant, au bas de l'escalier, ses petits gémissements, gémissements, gémissements, comme font tous les êtres malfaisants.

4

...
Elles apparurent, s'exfoliant doucement des solives du plafond...
Une goutte apparut, grosse comme un œuf d'huile et lourdement tomba, une goutte tomba, ventre énorme, sur le plancher.

Une nouvelle goutte se forma, matrice luisante quoique obscure, et tomba.
C'était une femme.

Elle fit des efforts extravagants et sans nul doute horriblement pénibles, et n'arriva à rien.

Une troisième goutte se forma, grossit, tomba.
La femme qui s'y forma, instantanément aplatie, fit cependant un tel effort... qu'elle se retourna.

D'un coup.
Puis tout mouvement cessa.

Longues étaient ses jambes, longues.
Elle eût fait une danseuse.

De nouveau une goutte se forma et grossit, tumeur terrible d'une vie trop promptement formée, et tomba.

Les corps allaient s'amoncelant, crêpes vivantes, bien humaines pourtant sauf l'aplatissement.

Puis les gouttes ne coulèrent plus.
Je m'étendis près d'un tas de petites femmes, la stupeur dans l'esprit, navré, ne songeant ni à elles ni à moi, mais à l'amère vie quotidienne.

5

Nous sommes toujours trois dans cette galère.
Deux pour tenir la conversation et moi pour ramer.

Qu'il est dur le pain quotidien, dur à gagner et dur à se faire payer!

Ces deux bavards sont toute ma distraction, mais c'est tout de même dur de les voir manger mon pain.

Ils parlent tout le temps.
S'ils ne parlaient pas tout le temps, certes l'immensité de l'océan et le bruit des tempêtes, disent-ils, viendraient à bout de mon courage et de mes forces.

Faire avancer à soi tout seul un bateau, avec une paire de rames, ce n'est pas commode.
L'eau a beau n'offrir que peu de résistance...
Elle en offre, allez.
Elle en offre, il y a des jours surtout...

Ah! comme j'abandonnerais volontiers mes rames.

Mais ils y ont l'œil, n'ayant que ça à faire, et à bavarder et à manger mon pain, ma petite ration dix fois rognée déjà.

6

Mes petites poulettes, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, ce n'est pas moi qui m'embête.
Hier encore, j'arrachai un bras à un agent.
C'était peut-être un bras galonné de brigadier.
Je n'en suis pas sûr.
Je l'arrachai vivement, et le rejetai de même.

Mes draps jamais pour ainsi dire ne sont blancs.
Heureusement que le sang sèche vite.
Comment dormirais-je sinon?

Mes bras égarés plongent de tous côtés dans des ventres, dans des poitrines; dans les organes qu'on dit secrets (secrets pour quelques-uns!).

Mes bras rapportent toujours, mes bons bras ivres.
Je ne sais pas toujours quoi, un morceau de foie, des pièces de poumons, je confonds tout, pourvu que ce soit chaud, humide et plein de sang.

Dans le fond ce que j'aimerais, c'est de trouver de la rosée, très douce, bien apaisante.

Un bras blanc, frais, soigneusement recouvert d'une peau satinée, ce n'est pas si mal.
Mais mes ongles, mes dents, mon insatiable curiosité, le peu que je puis m'accoutumer du superficiel...
Enfin, c'est comme ça.
Tel partit pour un baiser qui rapporta une tête.

Priez pour lui, il enrage pour vous.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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