La Mort du Laboureur, Jean Anouilh
Poèmes

La Mort du Laboureur

par Jean Anouilh

Jean Anouilh

Un laboureur mourait tout seul.

Il était entouré de toute sa famille

Et il les entendait discuter du linceul :

Le drap choisi trop beau, la dépense inutile;

Un vieux drap serait bon...

Parfois le moribond,

Qui semble loin déjà, a l'ouïe encor entière.

Le pauvre écoutait tout dans son carcan de plomb,

Et il ne pouvait pas leur crier de se taire.

Etre pillé n'est rien : il n'était plus aimé.

Il était vieux, il était laid ;

Et pour de maigres grains, depuis longtemps germes,

Il avait trop longtemps labouré cette terre...

Et même ses petites-filles,

Pour qui son vieux cœur sec avait soudain molli,

N'étaient pas gentilles

Avec lui.

Elles lui souriaient, parées, les jours de fête;

Mais il voyait très bien qu'elles faisaient la bête.
L'amour pour toujours avait fui.

De tout son long labeur pour que la maison vive,

Des plaisirs refusés, des filles entrevues

Jamais abordées dans les rues

(D'une, au fond de son cœur, une plaie restait vive);

De cette longue patience, sans amour,

Près de sa femme, à écouter ses litanies;

Que restait-il ce dernier jour,

Ce court dernier jour de sa vie ?

Et des navires en partance
Qui s'en allaient aux colonies ?
Mourant, il revivait une vieille souffrance,
Immobile sur le rivage...

Puisqu'aussi bien on fait seul le voyage

Et que l'amour n'est jamais partagé,

Le sage pense à lui avant que son poil grise...

Il est dur de l'apprendre âgé :

Comme on est seul

Dans son linceul,

On est tout seul dans sa chemise.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top