Poèmes

La Guerre au Luxembourg

par Blaise Cendrars

Une deux une deux

Et tout ira bien...

Ils chantaient

Un blessé battait la mesure avec sa béquille

Sous le bandeau son œil

Le sourire du
Luxembourg

Et les fumées des usines de munitions

Au-dessus des frondaisons d'or

Pâle automne fin d'été

On ne peut rien oublier

Il n'y a que les petits enfants qui jouent à la guerre

La
Somme
Verdun

Mon grand frère est aux
Dardanelles

Comme c'est beau

Un fusil
MOI!

Cris voix flûtées

Cris
MOI!

Les mains se tendent

Je ressemble à papa

On a aussi des canons

Une fillette fait le cycliste
MOI!

Un dada caracole

Dans le bassin les flottilles s'entre-croisent

Le méridien de
Paris est dans le jet d'eau

On part à l'assaut du garde qui seul a un sabre authentique

Et on le tue à force de rire

Sur les palmiers encaissés le soleil pend

Médaille
Militaire

On applaudit le dirigeable qui passe du côté de la
Tour
Eiffel

Puis on relève les morts

Tout le monde veut en être

Ou tout au moins blessé
ROUGE

Coupe coupe

Coupe le bras coupe la tête
BLANC

On donne tout

Croix-Rouge
BLEU

Les infirmières ont 6 ans

Leur cœur est plein d'émotion

On enlève les yeux aux poupées pour réparer les aveugles

Fy vois! j'y vois 1

Ceux qui faisaient les
Turcs sont maintenant brancardiers

Et ceux qui faisaient les morts ressuscitent pour assister à la merveilleuse opération

A présent on consulte les journaux illustrés

Les photographies

Les photographies

On se souvient de ce que l'on a vu au cinéma

Ça devient plus sérieux

On crie et l'on cogne mieux que
Guignol

Et au plus fort de la mêlée

Chaud chaudes

Tout le monde se sauve pour aller manger les gaufres

Elles sont prêtes.

Il est cinq heures.

Les grilles se ferment.

On rentre.

Il fait sou*.

On attend le zeppelin qui ne vient pas

Las

Les yeux aux fusées des étoiles
Tandis que les bonnes vous tirent par la main
Et que les mamans trébuchent sur les grandes automobiles d'ombre

Le lendemain ou un autre jour

Il y a une tranchée dans le tas de sable

Il y a un petit bois dans le tas de sable

Des villes

Une maison

Tout le pays
La
Mer

Et peut-être bien la mer

L'artillerie improvisée tourne autour des barbelés imaginaires

Un cerf-volant rapide comme un avion de chasse

Les arbres se dégonflent et les feuilles tombent par-dessus bord et tournent en parachute

Les 3 veines du drapeau se gonflent à chaque coup de l'obusier du vent

Tu ne seras pas emportée petite arche de sable

Enfants prodiges, plus que les ingénieurs

On joue en riant au tank aux gaz-asphyxiants au sous-marin-devant-new-york-qui-ne-peut-pas-passer

Je suis
Australien, tu es nègre, il se lave pour faire la-vie-des-soldats-anglais-en-belgique

Casquette russe

Légion d'honneur en chocolat vaut 3 boutons d'uniforme

Voilà le général qui passe

Une petite fille dit :

J'aime beaucoup ma nouvelle maman américaine

Et un petit garçon : —
Non pas
Jules
Verne mais achète-moi encore le beau communiqué du dimanche

A
PARIS

Le jour de la
Victoire quand les soldats reviendront..

Tout le monde voudra
LES voir

Le soleil ouvrira de bonne heure comme un marchand

de nougat un jour de fête
Il fera printemps au
Bois de
Boulogne ou du côté de

Meudon
Toutes les automobiles seront parfumées et les pauvres

chevaux mangeront des fleurs
Aux fenêtres les petites orphelines de la guerre auront

toutes une belle robe patriotique
Sur les marronniers des boulevards les photographes à

califourchon braqueront leur œil à déclic
On fera cercle autour de l'opérateur du cinéma qui mieux

qu'un mangeur de serpents engloutira le cortège

historique
Dans l'après-midi
Les blessés accrocheront leurs
Médailles à l'Arc-de-

Triomphe et rentreront à la maison sans boiter
Puis
Le soir

La place de l'Étoile montera au ciel
Le
Dôme des
Invalides chantera sur
Paris comme une

immense cloche d'or


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