Poèmes

La Dame Arrive

par Louis Aragon

Louis Aragon

Quand outre-mer cette guerre eut pris fin
Mort s'affublant de ses frusques civiles
Navire prit et vers
Paris s'en vint
Pour y verser le sang comme le vin
C'était le temps qu'on blanchissait la ville

Lors y parut dans une chaise à roues
Cette façon d'étrange voyageuse
Plus que du sphinx tenant du loup-garou
Dont la guenille était faite des trous
Pourquoi dentelle est dite merveilleuse

Robe qui fut apparemment tango
Un velours noir à son chapeau de paille
Corset mystère et la manche à gigot
Je ne sais quoi qui frise l'escargot
Dans les cartons accrochés à sa taille

Sombre et sans dents pour lire dans la main
Imprudemment à qui la voulait tendre
Votre passé présent et lendemain
Après c'était un travail de
Romain
Même en payant que de la lui reprendre

Comment eût pu s'en défendre
Paris
De qui la paume au passant est ouverte
Par le poignet la diablesse l'a pris
Avec des cris longuement y décrit
D'un ongle noir les chemins de sa perte

Fou qui se plie au prétendu destin
Et se fait tel qu'on lui donne peinture

N'écoute pas ce que te dit certain
Devineresse au plus vieille putain
Fieffés menteurs sont diseurs d'aventure

Hommes serpents
Joueurs de bonneteau
Gens qui n'ont point de mesure au langage
Quitte la
Dame écoute-moi plutôt
Moi qui t'ai pris moitié de ton manteau
Et t'ai laissé tous mes songes en gage

Ici j'appris ce que c'est que d'aimer
Ici j'ai fait mon calvaire et ma route
Ici ma vie est partie en fumée
Et comme ici me suis laissé damer
Ici j'ai su le prix que cela coûte

Paris mon blé pour qui je crains le grain

Ma roseraie où le soleil se lève

Si tendre au jour
Paris mon romarin

Si beau le soir qu'on en manque son train

Si doux la nuit qu'on le préfère au rêve

Abandonnons ici le rythme ancien
Par passion perdons-en patience
Et qu'au dessert chacun suive le sien Écoute-moi car tous les magiciens
En savent moins que je n'en ai science

Regarde un peu comme baisent les mots
Qui font leur lit de ma langue et ma bouche
Par paire allant n'engendrant que jumeaux
Les sentiments les fleurs les animaux
N'ont pas besoin par écrit qu'on les couche


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