Poèmes

La Beaute Idéale

par Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

«
Où donc est la beauté que rêve le poète ?
Aucun d'entre les arts n'est son digne interprète,
Et souvent il voudrait, par son rêve égaré,
Confondre ce que
Dieu pour l'homme a séparé.
Il voudrait ajouter les sens à la peinture.
A son gré si la
Muse imitait la
Nature,
Les formes, la pensée et tous les bruits épars
Viendraient se rencontrer dans le prisme des arts,
Centre où de l'univers les beautés réunies
Apporteraient au cœur toutes les harmonies,
Les bruits et les couleurs de la terre et des deux,
Le charme de l'oreille et le charme des yeux,
Le réveil des oiseaux, la chanson virginale,
La perle et les rayons de l'aube matinale,

La gémissante voix des soupirs de la nuit,

Le nuage égaré sur le torrent conduit,

L'éclair tombant du ciel et sillonnant l'espace

Comme un glaive de
Dieu qui passe et qui repasse,

Les cris du voyageur dans la forêt perdu,

L'appel de la clochette en pleurant entendu,

Les mots d'amour mêlés au vent sifflant sur l'onde,

Et des chastes douleurs l'émotion profonde.

On entendrait ensemble, on verrait d'un coup d'œil

Dans les vapeurs du nord la faiblesse et l'orgueil,

L'orgueil farouche et noir des héros du nuage,

Et les blondes beautés qui pleurent dans l'orage;

Leurs chants s'élèveraient dans les plaines de l'air,

Le boucher divin tinterait sous le fer,

La harpe et les soupirs des vagues élégies

Se mêleraient aux cris des sanglantes orgies,

Et les hymnes plaintifs des filles du vainqueur

Au rire du guerrier qui sent percer son cœur.

La tragédie en pleurs parlerait dans la nue,

L'homme entendrait les sons d'une langue inconnue,

Semblable aux chants divins des astres de
Platon,

Belle plus que les voix d'Homère et de
Milton.

Les
Dieux s'entretiendraient des malheurs de la terre.

Dans la nuit des forêts le rayon solitaire,

Aux lèvres du chasseur en tremblant descendu,

Aurait un doux soupir sous la feuille entendu,

Des mots qui nous diraient tout bas avec mollesse

Ce qu'est l'amour de l'homme au cœur de la déesse.

Devant l'autel ému d'un miracle nouveau,

Sous le feu du génie échappé du ciseau

Le marbre palpitant nous dirait si la vie

Est un plus beau festin lorsqu'on nous y convie

A l'âge qui rougit des pudeurs de l'amour,

Qu'à l'âge qui gémit de ne pas voir le jour;

Et si pour aborder l'existence et sa flamme,

Il vaut mieux en naissant avoir toute son âme.

Mais quels vastes concerts, quels mots, quelles couleurs

D'un monde châtié traceront les douleurs

Et graveront pour nous sur le flot du déluge

La grandeur du coupable et celle de son juge ?

A ce dessin sublime et sur un mont jeté

Manquent le mouvement, les bruits, l'immensité;

Le concert où serait cette scène tracée

Regretterait encor la forme et la pensée,

Et si la poésie essayait ces tableaux

Pour suivre le ravage et la marche des eaux,

Seule et sans les couleurs, les voix mélodieuses,

Elle demanderait ses sœurs harmonieuses.

Descends donc, triple lyre, instrument inconnu,

O toi ! qui parmi nous n'es pas encore venu

Et qu'en se consumant invoque le génie ;

Sans toi point de beauté, sans toi point d'harmonie;

Musique, poésie, art pur de
Raphaël,

Vous deviendrez un
Dieu..., mais sur un seul autel! »
Ainsi je lui parlais...



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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