Poèmes

L'horloge

par Charles Baudelaire

Charles Baudelaire

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : «
Souviens-toi !
Les vibrantes
Douleurs dans ton cœur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le
Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la
Seconde
Chuchote :
Souviens-toi ! —
Rapide, avec sa voix
D'insecte,
Maintenant dit :
Je suis
Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember !
Souviens-toi ! prodigue !
Esto memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!

Souviens-toi que le
Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin
Hasard,

Où l'auguste
Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le
Repenlir même (oh! la dernière auberge!),

Où tout te dira :
Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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