Poèmes

Fleuve

par Blaise Cendrars

MISSISSIPI

À cet endroit le fleuve est presque aussi large qu'un lac

Il roule des eaux jaunâtres et boueuses entre deux berges marécageuses

Plantes aquatiques que continuent les acréages des cotonniers

Ça et là apparaissent les villes et les villages tapis au fond de quelque petite baie avec leurs usines avec leurs hautes cheminées noires avec leurs longues estacades qui
s'avancent leurs longues estacades sur pilotis qui s'avancent bien avant dans l'eau

Chaleur accablante

La cloche du bord sonne pour le lunch
Les passagers arborent des complets à carreaux des cravates hurlantes des gilets rutilants comme les cocktails incendiaires et lès sauces corrosives

On aperçoit beaucoup de crocodiles
Les jeunes alertes et frétillants

Les gros le dos recouvert d'une mousse verdâtre se laissent aller à la dérive

La végétation luxuriante annonce l'approche de la zone

tropicale
Bambous géants palmiers tulipiers lauriers cèdres
Le fleuve lui-même a doublé de largeur
Il est tout parsemé d'îlots flottants d'où l'approche du

bateau fait s'élever des nuées d'oiseaux aquatiques
Steam-boats voiliers chalands embarcations de toutes

sortes et d'immenses trains de bois
Une vapeur jaune monte des eaux surchauffées du

fleuve

C'est par centaines maintenant que les crocos s'ébattent

autour de nous
On entend le claquement sec de leurs mâchoires et l'on

distingue très bien leur petit œil féroce
Les passagers s'amusent à leur tirer dessus avec des

carabines de précison
Quand un tireur émérite réussit ce tour de force de tuer

ou de blesser une bête à mort
Ses congénères se précipitent sur elle la déchirent
Férocement
Avec des petits cris assez semblables au vagissement

d'un nouveau-né


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