Poèmes

Double Jeu

par Jean-Philippe Blondel

C'est difficile de lutter contre quelqu'un qui ne montre rien.
Qui reste là, imperturbable. On a l'impression qu'on va l'entailler,
l'émouvoir, la bouger mais on s'y casse les dents -
et nos résolutions aussi.

Je déprime.
Sérieusement.
Je regarde autour de moi, ma mère, mon père, les bourges de Clemenceau, les ex-tueurs de Saint-Ex – Dylan et ses nouveaux potes –, je trouve tout minable, petit, resserré je ne vois pas comment je vais m’en sortir, pourtant il faut que je m’en sorte.
Je pose mon front sur une des vitres du couloir du bâtiment G. Les autres sont en récré. Il est 4 heures de l’après-midi. Le ciel est couvert. Le bâtiment est vide. Je n’ai pas le droit d’être ici, normalement. Un bruit de clés. La Fernandez sort de la salle. Manquait plus qu’elle.
– Vous faites quoi, là, Silber ?
– Je m’apprête à passer par la fenêtre.
– Vous allez vous rater.
– Une grande habitude chez moi.
– Vous allez arrêter votre Jérémie, oui ?
– Mon quoi ?
– Jérémie. Saint Jérémie. Il se plaignait tout le temps. D’où le terme « jérémiade ». Vous connaissez le terme « jérémiade » ?
– Je ne suis pas illettré.
– Oui, enfin, il y a des progrès à faire en grammaire.
Je ne réponds rien. Je n’ai pas envie de me battre. Même avec des mots. Même contre la Fernandez.
Elle reste là. Elle plisse les yeux.
– Vous êtes sûr d’aller bien, Silber ?
– Honnêtement ?
– Honnêtement.
– Pas trop.

Je sens très nettement un nerf qui vibre dans ma poitrine.
Et cette voix qui me dit que oui, peut-être,
au fond, je suis bon à quelque chose.

"C'est ce que je veux faire.
C'est ce que je veux faire de ma vie.
Partir à l'autre bout du monde dans des peaux qui ne sont pas les miennes.
Dans les peaux de papier qu'un écrivain mort a créées, des années avant ma naissance.
Incarner.
Je veux incarner."

Changer. C’est ce qu’ils veulent tous.
Il faut que j’arrête de poser des problèmes aux adultes.
Que je cesse d’être dans leur ligne de vision, de mire, de tir.
Que je bouge de là. C’est ce que je voudrais, oui.
À l’intérieur, je bous. J’aimerais être loin.
Loin, genre à l’autre bout du monde.
Me réinventer une existence avec un début moins pourri.

Extrait de: 
Double Jeu, par Jean-Philippe Blondel - 2013


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