Deuxième Chant, Jean-Joseph Vadé
Poèmes

Deuxième Chant

par Jean-Joseph Vadé

VOIR Paris, sans voir la Courtille,

Où le Peuple joyeux fourmille,

Sans fréquenter les Porcherons,

Le rendez-vous des bons Lurons ;

C'est voir Rome sans voir le Pape.

Aussi, ceux à qui rien n'échape,

Quittent souvent le Luxembourg

Pour jouir dans quelque Fauxbourg

Du spectacle de la Guinguette.

Courtille, Porcherons, Villette !

C'est chez vous que puisant ces Vers,

Je trouve des tableaux divers ;

Tableaux vivans où la Nature

Peint le grossier en miniature.

C'est là que plus d'un Apollon

Martirisant le Violon,

Jure tout haut sur une corde.

Et d'accord avec la Discorde,

Seconde les rauques goziers

Des Fareaux de tous les Quartiers.

C'est aussi là qu'un beau Dimanche,

La Tulipe en chemise blanche,

Jean-Louis en chapeau bordé,

Et Jérôme en toupet cardé,

Chacun d'eux suivi de sa femme,

A l'Image de Notre-Dame,

Firent un ample gueuleton.

Sur table un dur dodu Dindon,

Vieux comme trois, cuit comme quatre,

Sur qui l'appétit doit s'ébattre,

Est servi, coupé, dépescé,

Taillé, rogné, cassé, sauscé.

Alors, toute la troupe mange

Comme un Diable, et boit comme un Ange.

«- A ta santé, toi. - Grand marci ;

«J'allons boire à la tienne aussi.

«Hé ! Françoise, hé ! tien si tu l'aime,

«Prends ce pilon. - Prends-le toi-même,

«Chacun peut ben prendre à son goût,

«En vla très-ben, et si vla tout.

«Avons-je pas une salade ?

«- Non, non, ça te rendroit malade.

«- Ce n'est qu'quinz'-sols. - C'en est ben vingt.

«Qui nous vaudront deux pots de vin ;

«Pour six une grosse volaille,

«Est autant qu'il faut de mangeaille ;

«Pas vrai, Jean-Louis ?... Réponds donc ?

«Pas vrai qu'au lieur. - Oui, t'as raison ;

«Mais varse-nous toujours t'a boire,

«Eh ! vrament ma Commere voire,

«Hé ! vrament ma... Verse tout plein,

«Il semble que tu nous le plain.

«- Moi ! mon guieu non, ben du contraire ;

«C'est que tu zhausses en haut ton verre.

«- J'ai tort. Avons-je du vin ? - Non.

«- Parlez donc, Monsieux le Garçon,

«Apportez du Pivois, hé vite !

Aussi-tôt la parole dite

On renouvelle l'abreuvoir ;

C'est alors qu'il faisoit beau voir

Cette troupe heureuse et rustique,

S'égayer dans un choc bachique.

Vous, Courtisans, vous, grands Seigneurs,

Avec tous vos biens, vos honneurs,

Dans vos fêtes je vous defie,

De mener plus joyeuse vie.

Vos plaisirs vains et préparés

Peuvent-ils être comparés

A ceux dont mes Héros s'enyvrent ?

Sans soins, sans remords ils s'y livrent ;

Mais vous, prétendus délicats,

Dans vos magnifiques repas,

Esclaves de la complaisance,

Et gênés au sein de l'aisance,

Prétendez-vous sçavoir jouir ?

Non ; vous ne sçavez qu'éblouir.

Avec vos rangs, vos noms, vos titres,

Vous croyez être nos arbitres !

Pauvres gens ! Vos fausses lueurs

N'en imposent qu'à vos flatteurs ;

Votre orgueil nourrit leur bassesse,

Toujours une vapeur épaisse

Sort de leur encens empesté,

Et vous masque la vérité.

Il est un Prince qu'on révère,

Pour qui l'Univers est sincère,

Qu'on aime sans espérer rien.

- Qui ? - C'est votre Maître et le mien,

Demandez son nom à la Gloire.

C'est assez dit. Parlons de boire.

Cependant, las de godailler,

Nos Riboteurs veulent payer ;

Pour payer demandent la carte,

Et par-dessus un jeu de Carte.

Sitôt parlé, sitôt servis ;

«- Mais, dit Nicole, à votre avis,

«Comben avons-je de dépense,

«Monsieux ? Lisez-nous ste sentence.

- Le total ? «- Oui. - Cinquante sols.

«- Cinquante sols ! Je vous en fous,

«C'est trop cher. - C'est trop cher, Madame,

Je veux que le Diable ait mon ame

Si je ne vous fais bon marché.

«- Allez, Monsieux le déhanché,

«Vous serez content de la bande ;

«Adieu, morceau de contrebande.

La même table qui servit

D'Autel à leur rude appétit,

Sans choix, fut à l'instant choisie

Pour leur servir de tabagie.

C'est là que le trio d'époux

Du hasard éprouvant les coups,

Goboit goujon, couleuvre, anguille,

En jouant à la Biscambille

Un contre un, écot contre écot,

Tandis que Nicole et Margot

Fesoient compliment à Françoise

Sur son casaquin de siamoise,

Afin que Françoise à son tour

Civilisât leur propre amour.

(Propre amour ! Le terme est impropre !

Pour bien dire, on dit amour-propre...)

Soit, je ne veux pas disputer,

Mon but n'est que de raconter.

Mais revenons à notre histoire.

J'en suis, si j'ai bonne mémoire,

A la réponse que fesoit

Françoise à ce qu'on lui disoit.

«- Mon casaquin ! Leur répond-elle,

«Vaut ben ce chiffon de dentelle

«Qui vous entourre le cervieau ;

«C'est comme une fraise de vieau

«Tous ces plis qui sont sur la tête.

«- Tu raisonnes comme une bête,

«Lui dit Nicole, et pour un peu,

«Françoise, tu varois beau jeu.

«Je te louons sur ta parure,

«Et tu prends ça pour une injure !

«T'as tort. - Moi tort ? - Vante-t'en-z'-en :

«Garde ton casaquin de bran,

«Ou mange-le, que nous importe ;

«Il est à toi, car tu le porte,

«Et not' garniture est à nous.

«- Quoi, dit Margot, vous fâchez-vous ?

«Queu chien de train ! Tien, toi Françoise,

«T'as toujours eu l'ame sournoise,

«Ton esprit surpasse en noirceur

«L'Trésorier de note Seigneur :

«Tais-toi, n'échauffe pas Nicole,

«Autrement tiens, moi je t'acole.

«- Toi m'acoler ! Ah je te crains !

«Milguieux ! Si je te prends aux crains !

«Tien veux-tu voir ? - Oui, voyons, touche ;

«Mais touche donc, tu t'effarouche ;

«Gueuse à crapeaux, coffre à graillon !

«Tu te pâme, hé vite un bouillon !

«La vla couleur de sucre d'orge ;

«L'onguent gris li monte à la gorge ;

«Ses beaux yeux bleux devenont blancs ;

«Vla comme tu fais des semblans

«Quand ton Croc veut que tu partage

«Avec li ton vilain gagnage.

A ces mots, Françoise pâlit,

L'ardeur de vaincre la saisit,

Et d'un effort épouvantable,

Elle arrache un pied de la table,

Qui d'un bout tombant en sursaut,

Va chercher à terre un tretteau.

De ce coup les cartes sautèrent :

Nos joueurs transis se levèrent,

Mais se levèrent assez tôt

Pour sauver la pauvre Margot

Du coup qui menaçoit sa vie ;

Françoise la suit en furie.

«- Je veux, dit-elle, me vanger,

«A votre barbe la manger ;

«Comment ! Qui moi ? J'aurai la honte

«De voir qu'à mon nez on m'affronte !

«Ah j'y perdrois pus-tôt mon coeur !

«Mon cul ! Ma gorge ! Mon honneur !

«Te vlà donc, chienne ! ôtez-vous, gare...

Elle frappe : Jean-Louis pare

D'une main, de l'autre il surprend

Le bâton, et Jérôme prend

A brasse-corps notre harpie.

«- Françoise, dit-il, je t'en prie,

«Laisse ça là. Venons-je ici

«Pour nous battre ? Queu diable aussi,

«Tu veux toujours gouayer les autres,

«Et puis ils t'envoyeront aux piautres ;

«Chacun son tour. Çà, finissons,

«Je te prends pour danser, dansons.

«Prends Nicole, toi la Tulipe,

«Quitte pour un moment ta pipe,

«Morgué tu fumeras tantôt,

«Et toi, Jérôme, prends Margot.

«S'talla des trois qui la première

«Aura d'la mauvaise magnière,

«Je l'écrasons, alle verra,

«Ou le Diable m'écrazera.

«Monsieux le Marchand de cadence,

«Vendez-nous une contredanse

«Sur l'air d'un nouveau cotillon.

Soudain il sort d'un violon,

Qui par sa forme singulière

Avoit l'air d'une souricière,

Des sons que les plus fermes rats

Auroient pris pour des cris de chats.

Après la belle révérence,

On part en rond, chacun s'élance,

Saute et retombe avec grand bruit.

Sous leurs pieds la terre gémit.

La haine de Margot la fière

S'envole parmi la poussière.

Françoise n'est plus en courroux,

Ses yeux ont un éclat plus doux ;

Nicole n'a plus de rancune,

La paix entre eux devient commune ;

Même on les vit s'entre-baiser

Quand ils furent soûls de danser.

L'heure de retourner au gîte

Venant pour eux un peu trop vite,

Il fallut payer sur le champ,

Et, comme on dit, ficher le camp :

C'est sans dire adieu ce qu'ils firent,

Et de très-bonne humeur sortirent.

Tous six se tenant sous le bras,

Alloient plus vite que le pas.

Pour moi, je pris une autre route,

Et m'acheminant sans voir goutte,

J'arrivai chez moi plutôt qu'eux,

Tête pleine et le ventre creux.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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