Poèmes

De ma Mort

par Eugène Guillevic

Eugène Guillevic

Ce n'est pas moi
Qui fermerai,

Pas moi qui crierai
Pour la fermeture.

C'est qu'on me fermera.

La lavande

Est passée dans l'air,

Voulait rester.

Ici

L'air est coupant

Comme ce qui sera
Pour la fin de tes jours.

*

Ciel bleu, ciel grand,
Te regardant,

Je suis bien
Lorsque je suis toi,

De mon vivant.

Je m'étais endormi

Dans les destins de l'herbe.

Je n'en avais plus.

C'est aujourd'hui, j'avais seize ans,
Que tu es mince et blanche sur ton lit, Étendue au milieu des couronnes de perles.

C'est aujourd'hui que j'ai,
Pour vivre, ton amour.

Pâlotte fleur,
Ce qu'il en reste.

Le vent, la pluie,
Si peu d'égards.

Le pigeon qui venait
Mourir auprès de toi,

Qui mourait dans l'espace
Où tu devras mourir.

Je t'écoute, prunier.

Dis-moi ce que tu sais
Du terme qui déjà
Vient se figer en toi.

Si cela pouvait être
Aussi satisfaisant,
Aussi doux que laisser
Le sommeil me contraindre,

Cependant que j'aurais
Conscience encore un peu
D'aider l'envahisseur

Vers l'îlot qui sera
Le dernier à livrer.

Il faudrait accepter

Pas la mort,
Mais la mienne.

L'autre temps,

Celui-là qui n'est pas au présent,

Tournait autour de moi
Sa gueule qui a faim.

Du moins je n'aurai pas
A me connaître alors,

Pas à me voir cadavre.

J'ai possédé parfois
Le volume et la courbe,

La vôtre avec la mienne,

Et j'ai tout enfermé
Dans la sphère qui dure,

Qui pourrait durer plus
Si je n'y mettais fin
Pour encore essayer.

Si elle avait voulu

Tout autant de moi
Que je voulais d'elle,
Ma terre,

Il n'y aurait pas eu

De terme à notre amour.

Au bord le plus souvent
De quelque chose de géant
Qui m'en voudrait.

Parfois après l'à-pic
Et parfois de plain-pied,

Quelque chose de clos
De hérissé, de lourd,
Qui serait là.

Un poème peut-être
Ou la fin de mes jours.

Parce qu'il y a terme
A ces jours devant toi,

Que d'aller vers ce terme
Fait par-dessous tes jours
Un creux qui les éclaire,

Tu as le goût

De ces rapports qui sont de joie

Avec les murs et le rosier.

Le voyage était là, partout,
Le voyage était de toujours.

La profondeur environnait,
Parfois s'ouvrait.

Hasardeuses, Étaient les étapes,

Le but gardé
Comme un secret.

M'endormant chaque soir
En me voyant gratter
Ce côté-ci de la surface.

*

Toute une vie
Avec un terme

Comme un loyer,
Comme un trimestre,

Dont meurt un pin,
Dont meurt un homme.

Toute une vie
Pour faire en sorte

Qu'il ne soit pas,
Qu'il soit passé.

Qu'elle soit longue, au moins,
Cette vie qu'il faut vivre.

Car difficile
Est la leçon.

*

Si quelque chose pour la fin
Veut se garder,
Comment savoir?

Et s'il n'y avait pas

De grand dernier moment?

Si la fin

N'avait pas de bord?

Si tout s'abandonnait
Avant d'arriver là
Ou si c'était soudain?

Tu ne t'es pas pour rien Écartelé au long des jours
Sur toutes les courbes.

Tu en as ramené

Ce gibier tremblotant

Que tu tiens pour donner.

Quand je ne serai plus,

Les rochers porteront

Plus lourd qu'ils n'ont porté,

Le jour tâtonnera

Plus inquiet vers la mer.

Peut-être que l'abeille
Volera tout pareil,

Mais les fleurs recevront
En amie la rosée.

La boue des chemins creux
N'attendra plus autant,

La carrière craindra
Un peu plus de midi.

Il manquera ce lien

Entre tous ceux qui pèsent.

Je ne remplirai plus

Les gouffres qui voudront

Se remplir avec vous.

Vous m'accuserez tous
De ne plus être là.

Si ce sera monter
Vers le point terminal,
Si ce sera descendre,

La question
Restera posée.

Et c'est peut-être encore
Accorder trop de sens

A ce qui peut
N'en pas avoir,

Ennoblir
De l'horreur.

Et pourtant comme si

Ce que je dis ici,

Ce que je cherche à dire

N'avait rien de commun

Avec ce qui sera

Le terme de mes jours,

La fin définitive
D'une vie qui vivait,

Cette inimaginable fin
D'une épopée
Dans le plus rien.

Car tout ce que je touche
Tourne autour
Sans toucher.


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