Art Abstrus, Jacques Prévert
Poèmes

Art Abstrus

par Jacques Prévert

Désagréablement surpris de vivre à peine satisfait de ne pas être mort jamais il n'adresse la parole à la vie

Il y a une nuance entre dire et demander merci

Et la tête entre les mains et les pinceaux tout prêts mais la couleur si loin

debout devant son chevalet de torture picturale il se regarde et s'observe dans le miroir de la toile où la mygale de la mégalomanie tisse et retisse à l'infini la
décalcomanie logogriphique de ses spéculations esthétiques

Abstraire une vache pour en tirer du lait et tirer de ce lait le portrait d'un brin d'herbe que la vache a brouté

Pourtant

des tournesols de fer voltigent en
Provence dans les

jardins de
Calder pourtant sous la pluie contre un poteau télégraphique un vélo de
Braque dit

merci à l'éclaircie pourtant
Claude et
Paloma
Picasso ne prennent pas la

peine de pousser le cadre pour sortir tout vivants

du tableau

pourtant la bohémienne endormie rêve encore au douanier
Rousseau

pourtant des éclats de soleil blessent encore l'oiseau tardif des paysages de
Miro

pourtant à
Florence

cette haleine de fleurs peintes entre les lèvres de la bouche d'un visage de
Botticelli

a toujours le même parfum que le printemps de
Vivaldi

pourtant aujourd'hui

en pleine lumière d'Antibes

dans une galerie d'art à
Parie

l'enfant du sang des songes

frémissant et meurtri

devant une toile de
Nicolas de
Staël

chante sa fraternelle ritournelle

La mort est dans la vie la vie aidant la mort

la vie est dans la mort la mort aidant la vie.



Poème publié et mis à jour le: 08 juin 2019

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