Amas de Mots, Amas de Masques, Jean Claude Renard
Poèmes

Amas de Mots, Amas de Masques

par Jean Claude Renard

I

Pourquoi interroger, du fond de ton angoisse, cet ange qui circule dans les lilas en fleur ?

Il ne te dira pas si tu es ou n'es point parjure en desserrant l'étau de dogmes — brisant les bornes, les tabous, cassant les « cannes à grelots » dont est pourvu
chaque intouchable et, les vêtements en lambeaux, si tu deviens un paria, un lépreux au visage hirsute, un corps en sang, mi-vivant et mi-trépassé, au milieu des plants
d'agapanthes.

A toi seul de le deviner (d'en décider déjà peut-être ?) malgré l'épaisse boue où s'embourbe ta chair.

Car l'esprit, sous la peau, brûle comme du poivre et parfois t'y révèle, à l'heure inopinée, qu'en dépit des ténèbres dont tes insomnies tremblent, le
haut amour ne punit rien — pas même qui l'esquive, le viole, l'injurie !

II

Se révolter ne suffit pas à dégarnir de ses gageures la garrigue où t'épient les serpents des sorciers.

Dépouille-toi d'abord de l'ivraie qui t'étouffe et, diluées ses cendres, mêle en tes domaines la menthe, le basilic et la coriandre pour qu'à la pointe de l'extase
l'inexplicable irradiation frappant l'apôtre sur la route (le dénouant, le réduisant au dénuement) te désaveugle de l'oubli, délivre ton ancien regard de la glace
opaque installée entre toi et toi par l'errance.

En t'adossant ensuite au tronc du peuplier bordant le troisième angle d'un carré de froment, prépare les grains opposés à s'ensemencer l'un de l'autre et t'assu-rer (si
qui perd gagne) qu'en ces blés luit plus que le blé.

Puis, quitte à te blesser avant d'être guéri, laisse le vitriol trouer les pierres mortes obstruant la fontaine d'huile qui flue parmi les sarcophages.

Elle ressuscite les os enterrés autour des mélèzes.

Il arrive alors qu'un urus venu, par hallucination, des fresques de la préhistoire, apparaisse sur la presqu'île et

t'emporte sans cicatrice, hors récifs et atrocités, vers l'archipel des utopies changées en panoplies ardentes.

III

en que précurseurs de saccages, ne crains les vautours qui survolent les zèbres et les antilopes filant au-devant des guépards dont ils formeront les victimes, ni te t'effraie,
dans ta caverne, de la prêtresse dévorante que les cadavres indiffèrent.

Elle n'envoûte sans fureur, sans tendresse, sans nostalgie qu'idoles détrônées, statues de rois dressées sur les débris des temples — mémoire d'absurdes
excuses moulées par la mélancolie.

Toutes les messes s'équivalent pour les autels intérieurs.

Ne hurle plus avec les chiens : ils chassent des chênes les dieux.

La musique aux remous d'ormoies sauve du mensonge le sens — non les alphabets qui l'abusent, n'en présument pas les patries, n'y protègent germe ni grappe, lettres et codes
envasés comme méduses sur la grève...

IV

Là, au pied du cap, à l'aurore, dans la calanque transparente où tu n'es plus hier, aujourd'hui, ni demain, hippocampe échappant aux ventouses des algues, libère-toi
des alibis.

Les aléas, en vagabonds, te seront d'incessants départs conduisant à cette sagesse où t'attendent des arcs-en-ciel semblables à des actotis aux pétales
multicolores.

Tu n'as d'ennemi que toi-même.

Les trajectoires des comètes ne te déccouvrent pas leur cible, et si tes aisselles abritent ces bouquets de coquelicots cueillis dans le colza ce n'est que pour que tu adoptes les
présages des prés nouveaux.

Au
Nord, les druides t'aideront à procéder aux sacrifices qui permettent de déchiffrer les promesses des runes.

V

Dévêts-toi et, plongeant, accepte des oursins qu'ils tatouent ta poitrine et que les petits poulpes te caressent les bras.

Plus tard, au
Clos
Saint-Paul, tandis que tous les oiseaux rient et que les parentés se groupent sous la tonnelle parfumée, pressens qu'il y a dans ta moelle quelqu'un que tu dois honorer.

A la quête de quel bonheur (de quel
Graal inconnaissable), auprès de toi, en ce jardin, des tortues cernent les iris ?

Est-ce laitage, rêve ou délire qu'un chat blanc t'invite à manger à l'ombre du cyprès dont tu contournes le fuseau ?

Espérer des tribus la réconciliation qui les préserverait de leurs affrontements, laverait leurs idiomes dans l'amitié du chant aux treilles partageables, ne nourrit que
chimères.

Il faut cependant essayer d'introduire dans les syllabes, ne fussent-elles que vestige de la respiration première, une transmissible saveur de verveine et d'origan.

Vi

Aucun escalier ne descend jusqu'aux squelettes scarifiés ensevelis au cœur du gouffre appâtant les frissons inverses.

Tes lèvres cèdent aux ciseaux qui coupent ce qui les cousait — et se redéplient par hasard, comme des estampes chinoises, au langage strié des buffles, des
rizières et des bambous.

Quand la mer agresse et dégraisse les grands rocs tigrés de goudron, transmute ta colère en joie.

Car il n'est de juste combat que contre nos complots, nos sévices, nos crimes, les redoutables moisissures qui font de nous des assassins.

Ce sont reptiles carnivores dont démences et cruautés dépavent, ruinent les citernes des villes qu'elles incendient.

L'enfer n'est qu'en nos territoires.

Mais, face à l'extermination, par quel éclair d'or abolir le terrible appel de l'abîme ?

VII

Ah ! que te soit pure gardienne la femme ayant nid dans ton nid — tourterelle de compassion perchée sur un cèdre sacré, loin des émeutes, des bourreaux, des
hérissements d'épouvante : sœur apaisante ainsi la sieste aux songes d'oasis de soie, en juillet, dans le pays vert dépeuplé d'être ce qui scinde, ce qui divorce
d'avec soi par mépris de ses vraies planètes !

Démeuble de sa nuit ta chambre (de ses fantômes, de ses pièges) et dote-la de tes santons pour que, comme aux crèches du
Sud, n'y brillent plus que les poivrons, les aubergines, les pastèques légués en leur provende fraîche à l'avidité de ta faim.

L'aube, en traversant les persiennes, peint des papillons sur le mur ou des plumes de casoar.

Un panier plein de reines-claudes s'ajoute à l'odeur des glycines.

Demeure qu'aucun puits réel et souverain ne la désassoiffant la fable s'effeuille et se fane et ses daturas ne sont plus que des fantasmes desséchés.

VIII

Les mésanges qui s'aventurent, ce matin, dans les magnolias, n'en avarient pas le vernis.

Ecoute la mousse bouger, l'humus s'armer de paradoxes, bruire de sons intraduisibles.

Du sol sortent des scarabées qu'on prendrait pour des amulettes, des bijoux de jade et d'onyx, des repères ou des jalons guidant aux lisières d'asiles dont tu cherches les
ruches, le miel et les merveilles.

Tout se montrant unique et néanmoins uni, il n'y a nulle part d'exacte identité.

Il convient (fées enfuies) de désenliser de la glaise les fourmis et les grillons bleus — tels que dans les tiroirs d'une secrète armoire, greffée de sceaux de laque,
des galets et des coquillages.

O châteaux qui chavirent !

Inapte à démasquer les pulpes, la parole est un palimpseste.

Elle n'incarnera jamais une cigogne ou un dauphin ni ne transgressera ce qui est interdit.

IX

Inventer des verbes d'effluves, de bougainvillées, d'estragon ne remplace pas leur substance non plus que nommer les taureaux, les pandières, les caribous ne redonne vie à leurs
muscles.

Les voyelles et les consonnes ne meuvent pas les tamanoirs qu'elles feignent de figurer.

Elles ne sont que les manœuvres d'indues et décevantes ruses — phrases qui ne capturent rien.

Les amoncellements de termes qu'en ce cahier tu accumules n'expriment que des tromperies, mais elles servent toutefois à communiquer quelque chose que l'on ignorerait sans elles.

N'en regrette pas l'exercice : heureux ou douloureux soit-il !

Tu pratiqueras mieux, par grâce, l'office de béatitude qu'est le sacrement du silence.

X

Fatalité féroce : calligraphier de ' être en fabrique le leurre.

Les mots ne restent que des mots, n'étreignent (fut-ce à fleur de fibres) ni clématites ni glaïeuls — ne sont qu'éponges, que bandages, que fausses scènes de
soupçons, perverses salves de vocables, chutes à peine d'églantines, cascades de clous, tambours fous qui embrument tes bois, les clivages de tes prunelles, n'agissent à
coups de carnages que comme rabots et faucilles rompant la nacre, l'acajou, les cierges aigus des cactus, et n'offrent qu'à ta jalousie la puissance des séquoias et la solennité
des lions !

Aucun magicien n'est capable, par subtiles incantations, d'exorciser de l'agonie un banc de baleines et d'orques échoués sur le littoral — de rendre aux rennes leur fourrure ou
leur écorce aux baobabs.

L'au-dehors maintient suspendus le lin, la laine, le duvet dont il écarte la chaleur et disperse la bienfaisance.

Défunts se manifestent, dans ces pages de papyrus, métaux, végétaux, animaux que les qualifier fossilise.

Xi

Tes gènes fascinés par le rythme des nombres qu'enseigna
Pythagore engendrent les névroses, dénotent et dénoncent les dénis dont tu souffres faute de féconder (à cause des
Annales qui te flouent et te frustrent) de vérifiables fruits.

Otée ou déchue la formule qu'aurait établie l'origine, toujours amer est dans ta bouche l'intime espace langagier où ne se profèrent qu'absents épis glanés,
gerbes d'avoine — ne se dégustent qu'annulés goyaves, mangues, ananas, poissons exquis aux pélicans, jeune caviar des esturgeons ne sont délices que dissous cumin,
curry et paprika, sucre d'érable et de bouleau !

Personne n'en délie l'implacable infortune.

Quoi que bâtissent tes légendes, l'orage effondre leurs falaises, calcine leurs beffrois, leurs frênes.

Par quelle imposition du fleuve (comme de mains et de salive) obtenir d'être qui a vu, voit ou verra — les explorant — les vallées qu'il a façonnées dans le
grès et dans le granit ?

Plus loin, à l'Est, le gel précoce crève les bogues des châtaignes ainsi que le stylet du scribe la tablette ou le parchemin privés des vergers qu'ils
évoquent.

XII

Si faible, si vain est le cri de la détresse et du suicide que te réserve l'écriture — épave triste d'épagneul et de lévrier inhumés sous la
flétrissure des pivoines, vieux bouvreuil brusquement muet, hameau démuni d'hirondelles — que te voici (l'encre nuisible se dissipant sur le papier à mesure qu'elle en
noircit l'inutile but de la neige) homme à la voix soudain plombée d'incertitudes et d'erreurs, caisson de rancoeur envers soi, envers l'éventail illusoire d'une leçon de
lassitude expirant dans un dernier râle et bientôt livrée aux chacals comme charognes de chamelles !

Tes doigts doutent sans trêve et leur élan travaille — selon le gré, l'afflux (conscient ou inconscient) du fluide mental — à frôler sans succès des
proies dont les défie la viande : le noyau.

Les étoiles en fête feront-elles se taire les prophéties et les oracles qui, te dupant, t'endeuillent ?

Aie du moins le courage de ranimer en toi cette ultime vigueur dont, s'il se peut, l'audace enrichira tes chances d'entrouvrir la barrière et les vitres fermées aux désirs de tes
textes.

XIII

Le mistral souffle sur les
Baux et sur les étangs de
Camargue.

Tout glyphe arrache leur suc rouge aux groseilles, aux mandarines, à la confiture de coings — n'évite pas la pourriture des abricots et des melons qu'une indéracinable
force ne faillit d'enfanter pour nous.

Admettre que se trouble l'eau des navigations, que s'évacuent (manquant d'auras) les signifiances et les gnoses opère le pire péril, la tragédie irrémédiable qui
te ronge et couvre de chancres les civilisations humaines.

Si rien ici n'égale rien, sauf le temps qui est et n'est pas, n'y a-t-il plus qu'à choisir l'antre où tu cèleras tes grimoires pour tenter de savoir enfin par quel
impeccable
Enchanteur, un jour, dans le plus dur et beau silex, fut gravé le
Livre d'Orphée ?

L'apprendrais-tu que le soleil dont les vertus règlent les vignes, les pinèdes et les baumiers envahirait alors de vins et de résines accomplis les amphores de ton
poème...



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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