Ainsi les Plus Abjects..., Victor Hugo
Poèmes

Ainsi les Plus Abjects...

par Victor Hugo

Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces

Vont régner! ce n'était pas assez, des vrais princes

Qui de leur sceptre d'or insultent le ciel bleu,

Et sont rois et méchants par la grâce de
Dieu!

Quoi! tel gueux qui, pourvu d'un titre en bonne

A pour toute splendeur sa bâtardise énorme, [forme,

Tel enfant du hasard, rebut des échafauds.

Dont le nom lut un vol ei la naissance un faux.

Tel bohème pétri de ruse et d'arrogance,

Tel intrus entrera dans le sang de
Bragance,

Dans la maison d'Autriche ou dans la maison d'Est,

Grâce à la fiction légale is pater est'.

Criera : je suis
Bourbon, ou : je suis
Bonaparte,

Mettra cyniquement ses deux poings sur la carte.

Et dira : c'est à moi! je suis le grand vainqueur!

Sans que les braves gens, sans que les gens de cœur

Rendent à
Curtius ce monarque de cire2!

Et, quand je dis : faquin! l'écho répondra : sire!

Quoi! ce royal croquant, ce maraud couronné.

Qui, d'un boulet de quatre à la cheville orné,

Devrait dans un ponton pourrir à fond de cale,

Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysorale3,

Se fait devant la
France, horrible, ensanglanté.

Donner de l'empereur et de la majesté.

Il trousse sa moustache en croc et la caresse.

Sans que sous les soufflets sa lace disparaisse,

Sans que, d'un coup de pied l'arrachant à
Saint-Cloud,

On le jette au ruisseau, dût-on salir l'égout!


Paix! disent cent crétins.
C'est fini.
Chose faite1.

Le
Trois pour cent est
Dieu,
Mandrin est son prophète.

Il règne.
Nous avons voté!
Vox populi. —

Oui, je comprends, l'opprobre est un fait accompli.

Mais qui donc a voté?
Mais qui donc tenait l'urne?

Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne?

Où donc était la loi dans ce tour effronté?

Où donc la nation?
Où donc la liberté?

Ils ont voté!

Troupeau que la peur mène paître
Entre le sacristain et le garde champêtre,
Vous qui, pleins de terreur, voyez, pour vous manger.
Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger,
Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre,
S'ouvrir tous les matins les mâchoires d'une hydre;
Braves gens, qui croyez en vos foins, et mettez
De la religion dans vos propriétés;
Ames que l'argent touche et que l'or fait dévotes;
Maires narquois, traînant vos paysans aux votes;
Marguilliers aux regards vitreux; curés camus

urlant à vos lutrins :
Daemonem laudamus2;

Ots, qui vous courroucez comme flambe une bûche;

"archands dont la balance incorrecte trébuche;

ieux bonshommes crochus, hiboux hommes d'état,

ui déclarez, devant la fraude et l'attentat,

a tribune fatale et la presse funeste;

ats, qui, tout effrayés de l'esprit, cette peste.
Criez, quoique à l'abri de la contagion;

oltairiens, viveurs, fervente légion,

aints gaillards, qui jetez dans la même gamelle

Dieu, l'orgie et la messe, et prenez pèle-mêle

La défense du ciel et la taille à
Goton;

Bons dos, qui vous courbez, adorant le bâton;

Contemplateurs béats des gibets de l'Autriche;

Gens de bourse effarés, qui trichez et qu'on triche;

Invalides, lions transformés en toutous;

Niais, pour qui cet homme est un sauveur; vous tous

Qui vous ébahissez, bestiaux de
Panurgc,

Aux miracles que fait
Cartouche thaumaturge;

Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux.

Est-ce que vous croyez que la
France, c'est vous,

Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes

Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes1?

Ce droit, sachez-le bien, chiens du berger
Maupas,
Et la
France et le peuple eux-mêmes ne l'ont pas.
L'altière
Vérité jamais ne tombe en cendre.
La
Liberté n'est pas une guenille à vendre,
Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
Quand un peuple se laisse au piège estropier.
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle.
Dans chaque citoyen trouve une citadelle;
On s'illustre en bravant un lâche conquérant,
Li le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
A vivre dans la lange et dans les pourritures.
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart.
L'honnête homme recule et s'accoude à l'écart.
Dans la chute d'autrui je ne veux pas descendre.
L'honneur n'abdique point.
Nul n'a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l'univers aveugle est sans droit sur le jour.
Fût-on cent millions d'esclaves, je suis libre.
Ainsi parle
Caton.
Sur la
Seine ou le
Tibre,
Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout.

Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout,

La vertu, la fierté, la justice, l'histoire,

Toute une nation avec toute sa gloire

Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.

Pour soutenir le temple il suffit d'un pilier;

Un français, c'est la
France; un romain contient
Rome,

Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme.

Jersey.
Novembre 1852.



Poème publié et mis à jour le: 16 novembre 2012

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