Age des Cavernes, Jules Supervielle
Poèmes

Age des Cavernes

par Jules Supervielle

Jules Supervielle

Les arbres se livrent peu à peu à leurs branches, penchent vers leur couleur et poussent en tous sens des feuilles pour se gagner les murmures de l'air. Ils respectent comme des dieux
leurs images dans les étangs où tombent parfois des feuilles sacrifiées. Les racines se demandent s'il faut ainsi s'accoupler au sol. Au milieu de la nuit l'une sort de terre
pour écouter les étoiles et trembler. La mer entend un bruit merveilleux et ignore en être la cause.

Les poissons qui se croisent feignent de ne pas se voir. Puis se cherchent durant des siècles. Les rivières s'étonnent d'emporter toujours le ciel au fond de leur voyage et que
le ciel les oublie. Le ciel ne pose qu'une patte sur l'horizon, l'autre restant en l'air, immobile, dans une attente circulaire. Tout le jour la lumière essaie des plumages différents
et parfois, au milieu de la nuit, dans l'insomnie des couleurs.

La terre se croit une forêt, une montagne, un caillou, un souvenir. Elle a peur de l'horizon et craint de se disperser, de se trahir, de se tourner le dos. La nuit, le corps le long des
corps, les visages près des visages, les fronts touchant les fronts, pour que les rêves se prêtent main-forte. L'âme bourdonne et s'approche pour voir comment bat un
cœur dans le sommeil. Elle confond les étoiles avec les grillons et les cigales. Elle aime le soleil qui n'ose pas pénétrer dans les cavernes et se couche comme un chien
devant le seuil.

On reconnaît les songes de chacun au dessin des paupières endormies.

Passent des animaux précédés d'un cou immense qui sonde l'inconnu, l'écartant à droite et à gauche, avec le plus grand soin. Ils défrichent l'air vierge. Sans
en parler aux autres insectes les fourmis montent sur la cime des arbres pour regarder. Quand des tribus se rencontrent on se souffle au visage comme font les buffles qui se voient pour la
première fois. On se regarde de tout près jusqu'à ce que les regards mettent le feu aux yeux. Alors on recule et on se saute à la gorge. Les animaux se demandent lequel
parmi eux sera l'homme un jour. Ils consultent l'horizon et le vent qui vient de l'avenir. Ils pensent que peut-être l'homme rampe déjà dans l'herbe et les regarde tour à
tour présumant de leur chair et de son goût. L'homme se demande si vraiment ce sera lui.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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