A Propos D'un Importun, Charles Baudelaire
Poèmes

A Propos D'un Importun

par Charles Baudelaire

Charles Baudelaire

qui se disait son ami

Il me dit qu'il était très-riche,
Mais qu'il craignait le choléra;


Que de son or il était chiche,
Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;


Qu'il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur
Corot;


Qu'il n'avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientôt;


Qu'il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dorés;


Qu'il possédait dans sa fabrique
Trois contre-maîtres décorés;


Qu'il avait, sans compter le reste,
Vingt mille actions sur le
Nord ;


Qu'il avait trouvé, pour un zeste,
Des encadrements d'Oppennord ;


Qu'il donnerait (fût-ce à
Luzarches!)
Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,

Et qu'au
Marché des
Patriarches
Il avait fait plus d'un bon coup;


Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mère; — mais qu'il croyait

A l'immortalité de l'âme,
Et qu'il avait lu
Niboyet!


Qu'il penchait pour l'amour physique,
Et qu'à
Rome, séjour d'ennui,

Une femme, d'ailleurs phthisique,
Etait morte d'amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de
Tournai,
M'a dégoisé toute sa vie;
J'en ai le cerveau consterné.

S'il fallait décrire ma peine,

Ce serait à n'en plus finir;

Je me disais, domptant ma haine :

«
Au moins, si je pouvais dormir! »

Comme un qui n'est pas à son aise,
Et qui n'ose pas s'en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rêvant de le faire empaler.

Ce monstre se nomme
Bastogne ;
Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu'en
Gascogne,
Ou j'irai me jeter à l'eau,

Si dans ce
Paris, qu'il redoute,
Quand chacun sera retourné,
Je trouve encore sur ma route
Ce fléau, natif de
Tournai.

Bruxelles, 1865



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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