Les Rocs

par Edouard Glissant

Ils ne le sauront pas
Qu'on parle d'eux.

Et toujours ils n'auront pour tenir
Que grandeur.

Et que l'oubli de la marée,
Des soleils rouges.

Ils n'ont pas le besoin du rire
Ou de l'ivresse.

Ils ne font pas brûler
Du soufre dans le noir.

Car jamais

Ils n'ont craint la mort.

De la peur

Ils ont fait un hôte.

Bt leur folie
Est clairvoyante.

Et puis la joie

De savoir la menace

Et de durer.

Pendant que sur les bords,
De la pierre les quitte

Que la vague et le vent i
Pendant leur sieste.

Ils n'ont pas à porter leur face
Comme un supplice.

Ils n'ont pas à porter de face
Où tout se
Ut.

La danse est en eux,
La flamme est en eux,
Quand bon leur semble.

Ce n'est pas un spectacle devant eux,
C'est en eux.

C'est la danse de leur intime
Et lucide folie.

C'est la flamme en eux
Du noyau de braise.

Ils n'ont pas voulu être le temple
Où se complaire.

Mais la menace est toujours là
Dans le dehors.

Et la joie

Leur vient d'eux seuls,

Que la mer soit grise
Ou pourrie de bleue.

Ils sentent le dehors,
Ils savent le dehors.

Peut-être parfois l'auront-ils béni
De les limiter :

La toute puissance
N'est pas leur faible.

Parfois dans leur nuit
C'est un grondement
Qui longtemps résonne.

Et leur grain se noie
Dans un vaste effroi :

Ils ne savaient plus
Qu'ils avaient une voix.

Il arrive qu'un bloc
Se détache et tombe,

Tombe à perdre haleine
Dans la mer liquide.

Ils n'étaient donc bien
Que des blocs de pierre,

Un lieu de la danse
Que la danse épuise.

Mais le pire est toujours
D'être en dehors de soi
Quand la folie
N'est plus lucide.

D'être le souvenir d'un roc et l'étendue
Vers le dehors et vers le vague.

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