Poèmes

Le Renard, le Loup Et le Cheval

par Jules Laforgue

Un
Renard, jeune encor, quoique des plus madrés,
Vit le premier
Cheval qu'il eût vu de sa vie.
Il dit à certain
Loup, franc novice : «
Accourez,

Un animal paît dans nos prés.
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie.


Est-il plus fort que nous? dit le
Loup en riant.

Fais-moi son portrait, je te prie.


Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant,
Repartit le
Renard, j'avancerois la joie

Que vous aurez en le voyant.
Mais venez.
Que sait-on? peut-être est-ce une proie

Que la
Fortune nous envoie. »
Ils vont; et le
Cheval, qu'à l'herbe on avoit mis.
Assez peu curieux de semblables amis,
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle. «
Seigneur, dit le
Renard, vos humbles serviteurs
Apprendraient volontiers comment on vous appelle. »
Le
Cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle,

Leur dit : «
Lisez mon nom, vous le pouvez.
Messieurs :
Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. »
Le
Renard s'excusa sur son peu de savoir. «
Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire;
Ils sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir;
Ceux du
Loup, gros
Messieurs, l'ont fait apprendre à

Le
Loup, par ce discours flatté, [lire. »

S'approcha.
Mais sa vanité
Lui coûta quatre dents : le
Cheval lui desserre
Un coup; et haut le pied.
Voilà mon
Loup par terre.

Mal en point, sanglant et gâté. «
Frère, dit le
Renard, ceci nous justifie

Ce que m'ont dit des gens d'esprit :
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
Que de tout inconnu le sage se méfie. »


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